Diégèse dimanche 15 décembre 2019



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sensuum consortio 349



Noëmie Diégèse







C'est sa première « télé ». Elle n'en connaît pas les codes. Elle ne la regarde jamais et ne lit jamais rien sur les émissions de télévision. Elle n'en connaît pas les animatrices et les animateurs vedettes, elle ne connaît rien de leur vie ni des scandales provoqués pour accroître leur notoriété. Elle n'a jamais eu d'attirance ni d'accointances particulières pour les personnes-sandwich. Car, en effet, quel est leur rôle désormais, jusque sur la télévision publique, sinon celui de faire vendre de la publicité ? Son éditeur a insisté. « Cela ne se refuse pas  ! Cela fait partie du boulot ! » C'est ce dernier argument qui a fait mouche. si « ça fait partie du boulot », elle ne peut s'y dérober. Dans le café familial, il y avait tant de choses désagréables qui « faisaient partie du boulot », comme celle de « tenir le crachoir » à tout un tas d'imbéciles qui venaient déverser leur ennui alcoolisé. Alors, elle regarde sur l'internet comment se sont passées quelques-unes de ces émission qui ont défrayé la chronique. Elle se rend compte que l'invité.e ne peut pas s'en sortir, quelle que soit la posture rhétorique qu'il aborde. Panem et circenses... Du pain et des jeux... des jeux cruels de préférence. Ce à quoi elle va participer, c'est à une mise à mort symbolique. Peut-être pas la sienne en particulier, mais à celle de l'invité.e, qui passe quand les chroniqueurs demeurent. Cette seule particularité suffit à faire d'elles, d'eux, un combustible pour doper l'audience. Et il faudra qu'elle parle de son livre. Soit ! Elle dopera l'audience et la vente de son livre, mais elle n'en parlera pas !

L'émission est enregistrée en direct. Elle va bien s'amuser.

Le soir de l'enregistrement venu, Ninon est habillée en gourgandine. Elle a refusé toute intervention des maquilleurs, même pour masquer un début d'infection de ce comédon encore juvénile dont elle ne parvient pas à se débarrasser. L'animateur principal sous l'œil goguenard du public commence à la présenter en utilisant la notice biographique fournie par la maison d'édition. Elle lui demande : « vous souvenez-vous du moment où vous avez entendu parler de moi pour la première fois ? » L'animateur, qui a du métier, lui renvoie la question. Elle continue « Car, moi, je m'en souviens très bien. C'était dans le café de mes parents. Il y avait un des pochards de service qui disait en permanence que vous étiez un gros enculé. J'ai demandé à ma mère ce que cela signifiait et elle m'a répondu que cela voulait dire que vous travailliez à la télévision. » L'animateur rigole avec cette bouche si particulière qu'elle semble définir à elle seule ce que signifie la veulerie. Le public se marre. Les autres animateurs attendent leur tour. Mais, leur tour ne viendra pas. Ninon continue. « Je ne l'ai pas crue et je suis allée voir la définition dans le dictionnaire et je n'ai rien vu dans cette définition qui pût s'appliquer à vous. En revanche j'ai bien compris qu'il s'agissait d'une insulte. En quelque sorte, vous êtes à la source de mon combat contre les discriminations. » Le public applaudit. Elle ajoute qu'elle a dit tout ce qu'elle avait à dire pour ce soir et elle quitte le plateau. Le lendemain, le « replay » de la séquence avait atteint plus d'un million de visionnages et la vente de son livre s'envolait dans les librairies et sur les sites en ligne. Tout ça, parce qu'elle avait réussi habilement à insulter un animateur-télé. C'était à désespérer de l'intelligence et de l'écriture.







page 349
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4e de couverture


Sensuum consortio : le commerce des sens. Noëmie Diégèse emprunte malicieusement le titre de son roman à Descartes et à ses Méditations métaphysiques. Mais, il ne s'agit pas ici de philosophie. Quoique. Pour autant, il s'agit bien d'un roman. Et quel roman !
Ninon s'appelle Ninon parce qu'elle est née un 15 décembre et que le 15 décembre, c'est la sainte Ninon. Ses parents n'avaient pas d'idée pour le prénom. Ils n'avaient pas d'idée en général. Ils faisaient même profession de ne pas avoir d'idées ou plutôt... Quand elle était enfant, Ninon entendait souvent son père ou sa mère dire aux clients du petit café qu'ils avaient en gérance : « moi, mes idées, je les garde pour moi. » Et elle se souvient qu'enfant, ces idées que ses parents gardaient pour eux figuraient un trésor immense et chatoyant dont elle a longuement, lors de leurs rares absences, cherché la cachette. Mais, elle n'a jamais trouvé les idées de ses parents. Elle a grandi. Un jour son professeur de français lui a dit que son devoir était bon, qu'elle avait des idées. C'était donc ça ! Seulement ça ! Dès lors les idées ne l'ont plus intéressée. Ou plus comme avant. Alors, vers quoi pouvait-elle bien se tourner pour avoir elle aussi quelque chose à « garder pour elle » ?
On se prend vite d'amitié pour Ninon, comme pour les personnages qu'elle croise sur sa route caillouteuse. Avec son prénom de campagne un peu désuet, elle bouscule lieux communs et interdits avec une vigueur qu'on ne connaissait plus depuis Maupassant ou Baudelaire ou Zola réunis.
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