Diégèse dimanche 22 décembre 2019



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2019

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Faire ses adieux 356



Daniel Diégèse







Le lendemain de son pot de départ, qui est aussi le jour de son départ effectif de l'entreprise, Kévin se lève comme tous les jours, s'habille comme tous les jours, sort de chez lui comme tous les jours et se dirige vers le métro qui le conduira jusqu'aux bureaux de l'entreprise. Il sourit en se remémorant les paroles de son chef de service. Il ne sait pas s'il est le premier salarié français se prénommant Kévin à partir à la retraite. C'est possible. Le prénom Kévin a connu une vogue incroyable dans les années 1990 pour des raisons qu'il ne doit pas être difficile de retrouver. Il était usité surtout pour les enfants des classes populaires au point de devenir un stéréotype, une source de moqueries. Kévin, quant à lui, né dans la seconde moitié des années 1950 a plutôt bénéficié de cette vague et de cette vogue. On s'étonnait en effet plutôt qu'il eût un prénom de jeune, et lui d'expliquer, inlassablement ou presque, qu'il est né le trois juin et que le trois juin est le jour de la Saint Kévin, qui a évangélisé l'Irlande et qui aurait vécu jusqu'à cent-vingt ans. Ses parents, fervents catholiques bien que superstitieux, lui avaient donc donné ce prénom, sans imaginer évidemment qu'il deviendrait quarante années plus tard un marqueur social discriminatoire. N'a-t-il pas lu dans un article du magazine Le Point qu'un Kévin « voit ses chances de se faire embaucher diminuer de 10 à 30% par rapport à un Arthur », selon une étude réalisée par l'Observatoire des discriminations. Il ne manque pas non plus une occasion de faire remarquer que lui, s'appelle Kévin avec un accent sur le « e », ce qui ne sera plus le cas pour les Kevin des années 1990.

Il est arrivé devant la porte de l'entreprise. Il a toujours son badge. C'est d'ailleurs pour le rendre qu'il s'est rendu ce matin jusqu'à son ancien bureau, en partie tout au moins. Il monte d'abord jusqu'à l'étage des ressources humaines. Tout le monde est déjà là, se faisant un devoir d'être les premiers arrivés. On le salue avec indifférence. On prend son badge. On le remercie avec la même indifférence. Il signe un bordereau électronique. C'est terminé. Il ne s'attendait pas non plus à de la chaleur humaine. Il n'est d'ailleurs pas certain que les personnes qu'il vient de rencontrer ne soient pas des robots. Il hésite. Est-ce qu'il va se rendre jusqu'à son ancien bureau ? Il se dirige vers l'ascenseur et n'hésite plus quand il se souvient que sans badge il ne pourra accéder à l'étage où il travaillait. Il descend donc jusqu'à l'entresol, où se trouve la cafétéria pour prendre un café avant de rentrer chez lui. Mais, il se souvient que le matin avant onze heures, il n'est pas possible de prendre un café sans badge, même si l'on ne veut pas bénéficier du tarif négocié avec le prestataire. Il poursuit donc jusqu'au rez-de-chaussée. Les employés affluent, pressés. Il croise quelques regards surpris. On le salue machinalement. Il est dans la rue.
Il pense au travail d'écriture qui l'attend. Mais il va d'abord passer chez son avocat pour lui demander où en est la procédure de changement de prénom. Il est désormais urgent qu'il s'appelle Arthur.







page 356
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4e de couverture


« Faire ses adieux ! » ; « à la scène », a-t-on d'emblée envie d'ajouter. Et l'on pense à ces artistes qui, à travers le temps, ont fait leurs adieux. Et puis aussi, à quelques personnalités politiques, qui ont, les uns et les autres d'ailleurs, plus ou moins tenu leur promesse. Mais, il y a aussi Monsieur X ou Madame Y qui ont passé des années « dans la boîte. ». Un jour, c'est la retraite. Il y a un « pot de départ » avec un cadeau, un discours, quelques larmes. Et après, de temps on temps, on recevra des cartes postales, parfois un faire-part de décès. C'est à ceux-ci que Daniel Diégèse, sociologue du travail, s'est intéressé, et, plus particulièrement, aux discours d'adieux, de remerciement, qui prennent parfois un tour hagiographique ou parfois drolatique. L'ensemble des textes qu'il a recueillis et analysés forme un concentré d'émotion, mais aussi une description fine de ce qu'est le travail dans une vie, de ce qui s'y joue au-delà de la productivité, du rendement et de la conduite du changement. Voilà un livre que tous les responsables des ressources humaines devraient lire, tous les patrons aussi, certainement.
Merci Monsieur Diégèse.
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