Diégèse samedi 28 décembre 2019



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Écrire sur l'actualité 362



Mathieu Diégèse


Il y a pour finir ce fait divers qui n'est pas vraiment attesté et qui fonctionne à lui seul comme une catégorie. Il s'agit de cette touriste canadienne qui se serait jetée du haut des tours de Notre-Dame de Paris et qui, dans sa chute, aurait tué une passante et quant à elle, aurait survécu. Ce fait divers, qui est une fiction depuis qu'il a été évoqué dans le film Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, après avoir longtemps été une légende que l'on se racontait dans les soirées ou bien aux tables des bistrots, est le parangon de nombreux autres faits divers qui jouent un rôle particulier dans la déploration de la condition humaine. Ils appellent tous une conclusion que l'on pourrait synthétiser par l'expression populaire : « on n'est pas grand chose tout de même ! »

Eh oui, nous ne sommes pas grand-chose, au sens où la vie peut s'arrêter soudainement pour qui n'y pensait pas et continuer implacablement pour qui voulait la perdre. On a beau réfléchir à l'incroyable succession de gestes et de faits, à la longue suite des causalités et même des hasards qui auraient conduit à ce que cette femme venue de l'autre côté de l'Atlantique aurait tué, sans le vouloir, cette parisienne passante et peut-être pressée, on n'y arrive pas. Le fait déjoue toute causalité. Et je m'aperçois que j'utilise le présent quand il faudrait utiliser le conditionnel, puisqu'il s'agit bien d'une fiction.

Et c'est à ce point que l'on rencontre une autre caractéristique des faits divers : peu importe qu'ils soient véridiques ou non. Ils fonctionnent tout aussi bien quand ils sont inventés de toute pièce. Il m'est arrivé d'inventer des faits divers les jours de grande fatigue, quand je n'avais pas le temps ou le courage d'appeler les correspondants locaux pour qu'ils me racontent les menus faits de leur commune, ou bien encore quand je ne voulais pas savoir que des jeunes s'étaient encore tués en voiture en revenant de boîte de nuit sur la route à trois voies reconnue comme l'une des plus accidentogènes de France. Alors, je racontais que la police municipale avait dû intervenir pour faire enlever une voiture qui gênait le passage des pompiers à l'entrée de la vieille ville. Peu importait que cela fût vrai ou non, cela pouvait l'être et le raconter avait une vertu citoyenne et dissuasive. S'il y avait eu du vent, j'écrivais que le vent avait arraché quelques tuiles sur son passage et alors les habitants de maisons avec un toit de tuiles vérifiaient si le leur était bien intact. Certains, à cette occasion, découvraient qu'il manquait quelques tuiles, attestant par là-même de la véracité de mes écrits. Un jour, je m'étais amusé à écrire que les habitants d'un village avaient remarqué que le soleil se levait chaque jour de plus en plus tard et se couchait de plus en plus tôt. C'était le début de l'automne. Le rédacteur-en-chef m'avait dit, cette fois, que j'exagérais. Le service du courrier des lecteurs n'avait pourtant pas été submergé de protestations et avait même reçu quelques messages indiquant que l'on n'était pourtant pas le premier avril. Le premier avril, justement, j'avais écrit une année que le propriétaire d'une automobile avait retrouvé celle-ci dans son garage, mais sur le toit. Beaucoup de lecteurs avaient ri, croyant reconnaître le canular traditionnel... qui n'en n'était pas un. Vengeance ? Mauvaise blague ? Je n'en avais rien su, mais le fait était attesté. Le fait divers permet d'explorer ainsi l'incertitude profonde qui pèse sur le régime de véridicité quand il entre en collision avec le régime de véracité par nature incertain. Et c'est ainsi depuis que l'on raconte des histoires.


page 362
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4e de couverture


Mathieu Diégèse revient sur ses années d'écriture journalistique, quand il s'agissait pour lui d'écrire sur l'actualité, d'abord dans un quotidien régional du sud-ouest de la France, puis dans un quotidien national. On connaît la finesse des analyses politiques de ce grand journaliste aujourd'hui philosophe reconnu. On sait moins qu'il écrivait aussi sous pseudonyme et qu'il a ainsi tenu, parallèlement à son travail d'analyste économique et politique, la rubrique des faits divers, celle que l'on nomme aussi « des chiens écrasés » de plusieurs journaux, sans que personne ne soupçonnât qu'il était l'auteur de ces brèves souvent méprisées bien que lues avec curiosité sinon avec avidité. C'est sur ce travail secret que revient Mathieu Diégèse aujourd'hui, prétendant qu'il constitue la meilleure analyse de l'actualité qu'il a jamais produite. On revient alors sur ces drames, le plus souvent dérisoires et terribles à la fois ; parfois sur quelques événements plus joyeux, mais aussi plus rares. Mathieu Diégèse explique pourquoi il les avait choisis et pourquoi, aujourd'hui, ce choix lui semble judicieux ou erroné. Qui se souvient encore de ces faits divers parfois terribles ? Pourquoi les avoir notés, lus, si c'est pour les oublier instantanément ou presque ? Telle est la gageure philosophique à laquelle Mathieu Diégèse, à travers ce recueil, qui fonctionne presque comme un recueil d'aphorismes, entend s'atteler. Et c'est passionnant.
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