Diégèse dimanche 29 décembre 2019



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Se faire reconnaître du réel 363



Gustav Diégèse







Dans le matin encore sombre, je suis dans une chambre, seul, imaginant des ombres, me figurant des ombres. Je ne suis pas réel et parfois je ne doute plus de cela, fidèle une fois à notre fluidité. Désormais, quand je regarde la pluie, je ne vois pas la pluie, je n'y vois plus qu'une grande douceur. Je me demande aussi comment retrouver la lumière de Lisbonne l'été. Je sais qu'aller à Lisbonne l'été n'y suffirait pas et qu'il est bien impossible de retrouver la lumière de Lisbonne l'été. Ce serait comme vouloir retrouver l'enfance alors que l'enfance n'existe pas davantage que n'existe la lumière de Lisbonne l'été. Pourrais-je alors retrouver la lumière de Lisbonne cet été-là ? Ce n'est pas davantage possible car je ne suis plus, si je l'ai jamais été, celui qui, à Lisbonne nageait dans la lumière comme on nage dans le souvenir. Le passé est toujours une métaphore.

Ce matin, comme tous les matins ou presque, j'écris devant ce que l'on nomme ordinairement un paysage. Je relève la tête souvent. Par facilité, je pourrais écrire que le paysage change, ne serait-ce que parce que la lumière change à mesure que j'écris. Mais, moi aussi, je change. Est-il possible de distinguer, de décider que le paysage change indépendamment de moi et qu'il changerait de la même façon si je ne relevais pas la tête ? C'est entièrement indécidable, tout autant que d'être certain qu'il s'agit bien d'un paysage, tout autant que d'être certain du sens même du terme « paysage ».

Je cesse alors d'écrire et je regarde par la fenêtre qui offre le cadre de cette divagation scripturale. La lumière ne change plus.

Je voudrais penser tout cela, mais, il est manifestement faux que je suis philosophe.







page 363
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4e de couverture


En 1980, dans son cours au Collège de France, dans l'un de ses derniers cours, sinon le dernier, Roland Barthes lance : « et parce que je suis une sorte de laissé pour compte du réel, je ne puis m'en faire reconnaître qu'au prix, évidemment, d'une certaine oblation. » Comment se faire reconnaître du réel près de quarante ans plus tard alors qu'on n'est pas Roland Barthes ? Par la poésie. C'est la réponse, qu'il veut définitive, qu'apportera Gustav Diégèse. Les relations entre Barthes et la poésie sont ambigües, non moins que ne l'est l'écriture de Diégèse. Dans Mythologies, Barthes prétend que « notre poésie moderne s'affirme toujours comme un meurtre du langage. »
Alors : « meurtre », « oblation », séparation d'avec le monde pour mieux rejoindre le réel ? C'est aussi la voie empruntée par Bergson. Alors... Bergson, Proust, Barthes... Voici une filiation que Gustav Diégèse ne pourra pas renier. Et c'est bien sur ces traces-là qu'il nous emmène ainsi, poétiquement, à la recherche de ce réel qui ne peut que se dérober, mais qui, parfois, se laisse entrevoir, se laisse approcher subrepticement, par la rencontre étincelante d'une forme qui déjoue le langage-même et le signifié.
Voilà un livre tout à fait étonnant, qu'il faudrait lire lentement et de bout en bout. Si vous prévoyez une retraite prochainement, il pourrait bien en être le viatique idéal.
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