Diégèse mardi 31 décembre 2019



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Noëmie Diégèse







Elle relit le document qui leur a été donné lorsqu'ils ont pris place dans le train après avoir validé leur billet spécial reconnaissable par sa couleur si particulière. Lors du passage du portique automatique, elle comme lui ont surpris quelques regards compatissants, presque solidaires. Cependant, la population est invitée à ne témoigner aucun signe de solidarité avec les personnes voyageant sur injonction de déplacement, sous peine d'amende administrative. Il y avait longtemps que dans ce pays, on n'avait pas pris de risque en souriant. C'est désormais le cas. Ils ont été informés qu'ils devront se présenter au guichet réservé qui s'intitule sobrement : « guichet réservé ». On pourrait croire qu'il s'agit d'un guichet pour une catégorie privilégiée de voyageurs, mais, tout le monde sait désormais ce que cela signifie. C'est à cet endroit qu'on leur attribuera un logement et peut-être un travail. Dans tous les cas, une rémunération leur sera versée mensuellement sur un compte particulier. Il s'agit du « revenu minimum d'aide au déplacement » encore connu sous l'acronyme « REMINADE ». Le gouvernement avait jugé indispensable de créer ce dispositif pour mettre en place ces déplacements de population. Les plus optimistes osaient penser qu'il s'agissait d'une sorte de revenu universel. Il n'en était évidemment rien.

Le train allait très lentement. Il s'agissait d'une de ces anciennes lignes à grande vitesse imaginées au vingtième siècle, qui avaient été requalifiées par le ministère chargé de la lenteur. On avait d'abord pris ce ministère pour un ministère gadget. Il n'en avait rien été. Il fallait désormais plus de deux journées entières pour aller de Paris à Marseille, quand ce n'était pas trois. Très vite, les voyageurs avaient nommé ces trains : « les diligences ». Le ministère chargé de l'humour avait validé ce trait d'esprit comme ne portant pas atteinte à la bonne tenue morale de la nation. Ce type de validation était apparu dans les premières années du siècle, d'abord sur les réseaux sociaux, puis s'était étendu à l'ensemble de la sphère publique et privée. Les enfants avaient été invités à dénoncer les mauvaises blagues des membres de leur famille. Toute blague pouvant apparaître comme discriminatoire à l'encontre d'une personne ou d'un ensemble de personnes était passible d'une amende de quatrième classe payable immédiatement. Seules les blagues des animateurs de la télévision étaient autorisées. Cela avait été annoncé par le cacochyme Cyril H., au passé d'animateur-télé et désormais ministre de la culture, de la non-culture, de la cultivation, de la cultivature et de la cultivomachie. Ces derniers termes étaient apparus dans le dictionnaire après la dissolution attendue depuis des siècles de l'Académie française, ce, pour cause de participation à des crimes de déviance culturelle.

Ils arrivent enfin. La queue est longue devant le guichet réservé et l'on organise des tours de roulement. Un homme s'approche et leur demande s'ils sont fiers de participer au programme de diversification de la population. Ils répondent qu'ils en sont bien sûr très fiers avec un large sourire. Considérant qu'une bonne partie des problèmes de la société résidait dans l'homogénéité des quartiers et des villes, le ministère chargé de la diversification avait lancé cet ambitieux programme visant à mettre des pauvres dans des quartiers riches et inversement. La méconnaissance intrinsèque de la population avait fait penser aux technocrates que les pauvres allaient se précipiter vers les quartiers riches, ce qu'avaient aussi pensé les riches. Il n'en avait rien été et il avait donc fallu organiser ce grand déplacement, que le reste de la planète regardait avec intérêt.







page 365
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4e de couverture


C'est la fin de l'année. Ils sont chez eux. Ils n'ont pas vraiment prévu de réveillon ni de festivités. Il y a longtemps qu'ils n'obéissent plus à ces injonctions qui, de sociales et culturelles, sont devenues publicitaires. Ils sont seulement tranquillement chez eux. Ils ont bien l'intention de rester là où ils sont depuis tant d'années.
C'est au milieu de la matinée qu'on a frappé à la porte. Elle a ouvert. Ils étaient trois. Ils sont toujours trois. Le règlement dit qu'il faut qu'ils soient trois. Elle en avait entendu parler, mais elle ne les avait jamais vus. Ils n'ont rien d'extraordinaire, si ce n'est qu'ils sont trois, en uniforme, avec un curieux sourire qui ne sourit pas.
Elle a pris le papier. On pouvait appeler un numéro pour vérifier, ou encore se connecter sur le site internet officiel des départs. Il n'y avait pas de doute. Ils devaient partir. Il n'y avait aucune erreur dans la procédure. Elle n'était pas vraiment surprise, mais c'était quand même un peu contrariant. Ils auraient pu attendre le début de l'année prochaine et les laisser tranquilles pour cette fin d'année-là.
Noëmie Diégèse nous donne à lire un roman étrange. Chaque situation y semble familière et absurde à la fois. Pourquoi faut-il partir ? Et qui a décidé cela ? Pourtant, n'est-ce pas ce qui arrive chaque jour, à travers le monde, à de nombreuses personnes ? Pourquoi, dès lors, serions-nous surpris ? Mais, de quel exil s'agit-il et quels en sont les préparatifs ?
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