Diégèse vendredi 15 février 2019



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Un Cœur ajouré 46



Mathieu Diégèse







Il faudrait que je retrouve en moi les mécanismes qui, dans l'enfance, ont permis que j'apprenne à lire. Cela semble simple, de prime abord, si simple que, successivement, tous les ministres de l'éducation nationale se sont exprimés à ce sujet en prônant telle ou telle méthode, la fin de l'usage de telle ou telle autre. Ils ont de la chance de savoir aussi précisément ce qui fait qu'un enfant apprend à lire. Ils pourraient alors savoir comment aider un adulte qui a su lire et qui sent que cette compétence l'abandonne inexorablement. J'essaye de me souvenir.

Je pense que quand j'étais enfant, on essayait de me faire reconnaître des mots dont je connaissais déjà le sens en commençant par des mots dont la graphie ne démentait pas la prononciation, ce qui arrive souvent dans la langue française qui abonde en lettres muettes ou redoublées. Il n'est d'ailleurs pas si facile d'en trouver. Je ne sais pas pourquoi c'est le mot « poule » qui me vient en premier à l'esprit. Il est cependant peu probable qu'il arrive en premier dans une leçon de lecture : le son « ou », qui est un son voyelle est déjà doté d'une graphie complexe. Les voyelles... Je pourrais reprendre le poème de Rimbaud : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, / Je dirai quelque jour vos naissances latentes : / A, noir corset velu des mouches éclatantes / Qui bombinent autour des puanteurs cruelles. » Mais Rimbaud ne m'apprendra rien du « ou » de « poule. » Il ne m'apprendra rien non plus du « an » qui va tour à tour s'écrire aussi bien « en » que « am » ou « em. » Et je vais ensuite me heurter au « singe impossible qui mange du pain dans la peinture, » phrase absurde qui n'a que le privilège de présenter quatre graphies différentes du même son lui aussi voyelle. Je le laisse deviner.

Non, ce n'est pas comme cela que je vais retrouver la lecture.

Quand j'ai pensé tout à l'heure à « poule, » je n'ai pas pensé à une poule vivante, qui courrait dans la basse-cour avec un coq et des poussins. J'ai pensé précisément à l'image d'une poule et plus précisément encore à un dessin de poule tel qu'on pouvait en voir quand j'étais petit sur des affiches placardées aux murs de la classe de l'école primaire et supposées nous aider à apprendre à lire. Ce dessin de poule était en lui-même la trace d'un pays très rural où il s'agissait de monter aux enfants des éléments de leur environnement immédiat, qui ne pouvait donc être que celui de la ferme. Je me demande depuis combien de temps je n'ai pas vu de poule vivante. Et encore, je crois bien en avoir vu dans ma vie, ce qui ne doit pas être le cas de nombreux enfants d'aujourd'hui et ce qui n'était sans doute déjà pas le cas quand j'étais enfant.

Non, décidément, ce n'est pas avec le mot « poule » que j'apprendrai à lire ou à relire.







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