Diégèse lundi 15 juillet 2019



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La Lutte de l'émotion 196



Daniel Diégèse







Ainsi, ce que je ressens parfois, face à une œuvre d'art et que je prends pour une émotion qui me viendrait de cette même œuvre, est-ce bien une émotion ou est-ce autre chose que je prends pour une émotion, par analogie ?

Considérons la définition donnée à ce terme, qui doit d'emblée nous inciter à la prudence, car, cette définition indique que « émotion » est d'essence métaphorique. Étymologiquement, en effet, « émotion » est construit sur « emovere » signifiant en latin « mettre en mouvement ». Le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) précise que la cause d'une émotion est extérieure au sujet. « Bouleversement, secousse, saisissement qui rompent la tranquillité, se manifestent par des modifications physiologiques violentes, parfois explosives ou paralysantes. » précise ce même dictionnaire en ligne. De quoi s'agit-il donc ? D'un mouvement réflexe. Et l'on constate d'ailleurs que les animaux ressentent des émotions et que c'est d'ailleurs ce qui les met, de manière non métaphorique, en mouvement. Un chat, apercevant une souris ou ce qu'il croit être une souris, ressent à l'évidence une émotion et les émotions des loups, des éléphants et des orques ne sont plus à prouver. L'émotion serait donc ce qui nous fait agir et réagir. Alors, quelle est l'action provoquée ou induite par l'émotion ressentie face à l'œuvre ? Aucune. L'émotion artistique ne suscite aucune action, ne demande aucune action, n'en attend aucune. Elle est strictement réflexive. En cela, elle ne peut pas être partagée avec autrui. Face à l'œuvre, je suis seul.e. Or, c'est bien cette solitude qui fait de cette expérience une expérience inouïe. Une émotion est toujours l'ébauche d'une interaction avec l'environnement, qu'il soit humain, animal, végétal... L'émotion ne s'arrête jamais à elle-même, elle exige qu'on aille plus loin... sauf quand il s'agit de l'art.

Cela doit donc nous rendre prudent.e.s sur la capacité des œuvres d'art à provoquer des émotions et sur notre propre capacité à ressentir des émotions face à l'œuvre d'art. Mais alors, si ce n'est pas une émotion, de quoi s'agit-il ? Il s'agit d'une émotion. Mais, ce n'est pas l'œuvre qui la provoque, elle n'en est que le vecteur, le médium. Imaginons une porte qui s'ouvre sur un jardin merveilleux, une chambre luxueuse... La porte est fermée. Je suppose que derrière la porte, il y a ce jardin, il y a cette chambre. Je ressens donc une émotion à la seule vue de la porte, dans un réflexe du type de ceux décrits par Pavlov. Pour autant, est-ce que c'est la porte qui est la source de cette émotion ? Non ! Ce sont à l'évidence davantage les plaisirs promis par ce qui se trouve peut-être derrière elle. Et, le comble du comble, comme le dit Jacques Lacan à propos de la mort, c'est que nous n'en sommes pas sûrs. Nous éprouvons donc une émotion face à quelque chose qui pourrait être le médium d'un réel dissimulé. Nous sommes ici chez Bergson, qui ne dit pas autre chose dans La Pensée et le mouvant.

Résumons-nous : face à une œuvre, quand je ressens quelque chose, il s'agit bien d'une émotion, mais, ce n'est pas l'œuvre qui la provoque, mais, ce dont elle est le médium. On pourrait ainsi affirmer que face à l'œuvre d'art, si nous considérons qu'elle provoque une émotion, nous sommes comme celle ou celui qui regarde le doigt au lieu de regarder la lune, vieille plaisanterie.







page 196
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4e de couverture


Il est souvent admis que les artistes sont les spécialistes de l'émotion. En cela, on se trompe, car, les artistes sont les artisans du sensible, pas des pourvoyeurs d'émotions plus ou moins variées. Car, l'émotion est d'une autre nature et d'un autre registre que ceux de l'art. Mais voilà, l'émotion ne cesse de gagner du terrain dans notre société, disputant sa place, toujours plus âprement, au sensible.
C'est cette lutte à mort entre l'émotion et le sensible que le philosophe Daniel Diégèse débusque et analyse. En effet, que devient l'art dans une société dominée par l'émotion ? Doit-il s'éloigner de cette émotion souvent marchandisée pour devenir plus cérébral ? Retrouve-t-il alors des racines philosophiques et anthropologiques oubliées et cachées ?

Dans ce petit essai salutaire, l'auteur remet à leur place des catégories de pensée trop souvent confondues, confusion qui provoque souvent des contresens sinon des âneries.
Il est bien utile de se redire, sinon de réapprendre, que les relations que l'art entretient avec l'émotion ne sont pas univoques et que susciter de l'émotion n'est pas son objectif premier.
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