Diégèse mardi 16 juillet 2019



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Je ne peux rien dire de cela 197



Noëmie Diégèse







Est-ce que vous vous dites parfois que cette pièce, que vous venez d'écrire, pourrait être la dernière ?

Non, jamais. Quand elle est terminée, quand elle est lue, quand on commence à la travailler avec des comédiennes et des comédiens, une metteuse en scène ou un metteur en scène, je la découvre en fait. Je la découvrais. C'étaut au début. Elle n'avait rien à voir avec ce que j'avais écrit. Je ne savais même plus que c'était moi qui l'avais écrite. J'avais perdu le chemin de son écriture. À chaque fois, je me disais que j'allais m'interdire de la modifier, mais, à chaque fois, je tombais sur une phrase et je me disais : tu ne peux pas la laisser passer celle-ci. Si on te demande si c'est toi qui as écris cela, tu ne pourras jamais dire oui. Alors, je corrigeais, sur place, sur le plateau parfois. Un jour, un metteur en scène m'a demandé de ne plus venir. Je lui ai dit que c'était impossible, que ce travail sur le plateau faisait partie de mon travail d'écriture, de mon travail d'auteur. J'ai promis de ne plus toucher au texte. Il m'a vue tellement contrariée qu'il a cédé. J'ai tenu une matinée. C'était une torture. Je ne disais rien. J'avais envie de pleurer, de crier parfois. Je me disais que c'était impossible que j'aie pu écrire ça. Ce n'était pas que je trouvais cela nul, mais seulement que je n'aurais pas écrit les choses comme cela.

C'est de cette expérience d'écriture et de réécriture que vient ce spectacle que vous avez monté cette année pour le Festival ?

Il m'a fallu longtemps pour comprendre et sans doute pour accepter que mon travail d'écriture ne s'arrêtait pas au texte écrit, mais qu'il se prolongeait, qu'il devait se prolonger sur la scène, avec des comédiens, que ce moment sur la scène avec les comédiens, ce n'était pas une sorte de produit dérivé du texte écrit, que c'était un travail d'écriture. Mais, je pensais que j'avais besoin de quelqu'un pour faire advenir cela. Puis, peu à peu, j'arrivais au théâtre avec un texte très inabouti. J'avais des metteurs en scène qui me faisaient confiance, qui savaient que j'allais terminer le texte avec eux, avec les comédiens. Mais, cela ne me satisfaisait plus. J'avais envie d'autre chose. J'avais envie de venir sans texte, ou presque, juste une image, une image avec quelqu'un. C'est bien sûr Pinter qui m'a aidé. Son texte, quand en 2005, il a reçu le prix Nobel, trois ans avant sa mort, ne dit pas autre chose. J'ai toujours ce texte avec moi, que l'on trouve sur le site des Prix Nobel en plusieurs langues (Nobelprize.org - NDLR).

Elle sort un carnet de sa poche et lit :

C’est un étrange moment, le moment où l’on crée des personnages qui n’avaient jusque-là aucune existence. Ce qui suit est capricieux, incertain, voire hallucinatoire, même si cela peut parfois prendre la forme d’une avalanche que rien ne peut arrêter. La position de l’auteur est une position bizarre. En un sens, les personnages ne lui font pas bon accueil. Les personnages lui résistent, ils ne sont pas faciles à vivre, ils sont impossibles à définir. Vous ne pouvez certainement pas leur donner d’ordres. Dans une certaine mesure vous vous livrez avec eux à un jeu interminable, vous jouez au chat et à la souris, à colin-maillard, à cache-cache. Mais vous découvrez finalement que vous avez sur les bras des êtres de chair et de sang, des êtres possédant une volonté et une sensibilité individuelle bien à eux, faits de composantes que vous n’êtes pas en mesure de changer, manipuler ou dénaturer.

Le langage, en art, demeure donc une affaire extrêmement ambiguë, des sables mouvants, un trampoline, une mare gelée qui pourrait bien céder sous vos pieds, à vous l’auteur, d’un instant à l’autre.

Elle feuillette les pages du carnet et lit encore :

It’s a strange moment, the moment of creating characters who up to that moment have had no existence. What follows is fitful, uncertain, even hallucinatory, although sometimes it can be an unstoppable avalanche. The author’s position is an odd one. In a sense he is not welcomed by the characters. The characters resist him, they are not easy to live with, they are impossible to define. You certainly can’t dictate to them. To a certain extent you play a never-ending game with them, cat and mouse, blind man’s buff, hide and seek. But finally you find that you have people of flesh and blood on your hands, people with will and an individual sensibility of their own, made out of component parts you are unable to change, manipulate or distort.
So language in art remains a highly ambiguous transaction, a quicksand, a trampoline, a frozen pool which might give way under you, the author, at any time.


Je l'ai aussi en allemand et en suédois, mais je me sers rarement de ces versions, car je ne comprends ni l'allemand, ni le suédois. Je pense qu'un auteur, qu'une auteure de théâtre pourrait toujours avoir ce texte avec elle, avec lui. C'est une sorte de grigri pour moi, un ex-voto. Je ne sais pas si je pourrais encore écrire si je n'avais pas ce carnet avec moi en permanence. Vous découvrez finalement que vous avez sur les bras des êtres de chair et de sang. C'est cela l'expérience de l'écrivain, et c'est cela qu'expérimente pour de vrai l'écrivain qui emporte son texte sur la scène. Mais, ce n'est pas moins vrai pour les textes qui ne vont pas sur la scène...







page 197
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4ème de couverture


Cet opuscule est la transcription d'un long entretien, accordé sur scène pendant le festival d'Avignon, par la dramaturge et romancière Noëmie Diégèse. Cette grande dame du théâtre et de la littérature est interrogée avec finesse et délicatesse sur son désir d'écrire, ses techniques d'écriture, ses espoirs, ses regrets.
Noëmie Diégèse nous introduit aux mystères de cette pratique un peu magique qu'est l'écriture de théâtre. Comment viennent les personnages ? Qui sont-elles ? Qui sont-ils ? Est-ce que ce sont toujours les personnages qui arrivent en premier ?
Bien sûr, Noëmie Diégèse cite ses grands aînés, et en particulier Edward Bond qui, dans sa conférence de Prix Nobel avait révélé comment naissaient ses pièces.

Ce livre contient un lien vers l'enregistrement audio et vidéo de la performance de Noëmie Diégèse, sur scène, jouant son propre personnage.
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