Diégèse dimanche 21 juillet 2019



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Le Nom de tous les morts 202



Mathieu Diégèse







Suzanne Martorell avait 36 ans, était mère de trois enfants et habitait la cité Robespierre d'Aubervilliers. Elle était militante communiste et militante de la CGT. Elle travaillait au journal L'Humanité. Elle était née le 13 mai 1926 à Vanves Suzanne Henriette Élise Le Meste, fille de Étienne Le Meste, chauffeur et de Yvonne Germaine Gabrielle Bourdon, confectionneuse. Cela, nous l'apprenons grâce à la notice rédigée par Christian Henrisey pour le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social. La notice nous apprend aussi que son mari, Jean Martorell, de nationalité espagnole était commis-vendeur aux Halles.

Les faits sont, dans leur ensemble connus, et se déroulent le 8 février 1962. Suzanne est écrasée et étouffée contre les grilles du métro Charonne dans le onzième arrondissement de Paris à la suite d'une charge de la police sur une manifestation contre la guerre d'Algérie, l'action de l'organisation terroriste O.A.S et, plus largement, contre le colonialisme. Elle a été transportée à la clinique des Bluets, qui n'est pas très loin, avenue de la République, mais elle n'a pu être réanimée.

Au bas de l'immeuble de la cité Robespierre, depuis 1962, la municipalité, longtemps communiste d'Aubervilliers a organisé sans relâche des hommages à Suzanne Martorell qui, ce soir-là, n'était pas rentrée chez elle.

Francis Virlouvet, militant communiste, qui rentrait d'Algérie, témoigne :

« Nous prenons le boulevard Voltaire, nous passons devant la mairie du 11e et nous arrivons vers le métro Charonne. Autour de moi, il y a des camarades de ma section, nous discutons, nous scandons nos slogans, mais d'une manière paisible. Et soudain des cris, des hurlements, et un mouvement de foule. Les CRS venaient de charger. Je me trouve pris dans une poussée terrible qui me projette avec des dizaines d'autres dans l'escalier du métro. Il a été dit que les grilles avaient été fermées, moi je ne m'en souviens pas. L'escalier s'est rapidement trouvé rempli à ras bord. C'était quelque chose de terrible. Les gens étaient les uns sur les autres, hurlaient et les CRS continuaient à matraquer. Ils ont arraché les grilles qui protégeaient les arbres et les ont lancées sur les manifestants prisonniers dans l'escalier. Les CRS se sont acharnés. Ils matraquaient, une fois, deux fois, trois fois, les premiers rangs et revenaient encore à la charge. Nous étions bombardés de grenades lacrymogènes. Pour ceux qui étaient dessous, l'air devenait irrespirable. · un moment, je me suis trouvé à côté d'Anne-Claude Godeau. Elle ne criait pas. Elle pleurait. Je ne voyais que sa tête et le début des épaules. Elle était prisonnière d'un magma humain. Il y avait peut-être cent personnes les unes sur les autres. Anne n'arrivait plus à respirer. J'ai essayé de la dégager. Je lui criais : "essaye de bouger tes jambes, de sortir un bras" . Je l'ai poussée, tirée. Malheureusement je ne suis pas arrivé à la sortir. J'ai dû la laisser mourir. Elle avait 24 ans. En revanche, on a réussi à dégager une autre camarade, à la descendre dans la station – c'est pour cela que je ne sais plus si les grilles du métro étaient ouvertes ou bien si elles l'ont été à ce moment. Dans la station, l'air était aussi irrespirable que dans l'escalier. Nous l'avons allongée sur le quai et j'ai tenté de la ranimer en pratiquant la respiration artificielle. C'était difficile car j'étais, moi aussi, comme les autres camarades, à moitié asphyxié par les gaz. Je continuais à entendre les insultes des CRS et les explosions des grenades lacrymogènes. J'entendais les cris de ceux qui n'arrivaient pas à se dégager pour se réfugier dans la station. Enfin une rame de métro est arrivée. Nous nous y sommes engouffrés en portant la jeune femme. Je ne savais pas si elle était morte ou vivante. Nous avons essayé encore de la ranimer. À la station suivante, d'autres camarades l'ont prise en charge. Je n'ai appris que le lendemain qu'elle aussi était morte. C'était Suzanne Martorell. Elle avait 36 ans et était la maman de trois enfants. Après je ne me souviens plus trop de ce que j'ai fait. Il y avait des gens la tête en sang, d'autres soutenus par des camarades car ils avaient des membres brisés, d'autres encore qui pleuraient. Franchement je ne me souviens plus de ce que j'ai fait. Aujourd'hui encore je revois cet escalier, je sens l'odeur des lacrymogènes, et je revois les visages d'Anne et de Suzanne. » et ce témoignage, nous le lisons grâce au site Vivelepcf.fr

Suzanne Martorell est l'une des neuf personnes mortes au métro Charonne ce 8 février 1962. Le Préfet de police était Maurice Papon. Il avait mobilisé contre cette manifestation pacifiste 2845 CRS, gendarmes mobiles et policiers. Les neuf morts étaient toutes et tous militant.e.s de la CGT. 8 étaient communistes. Ce n'était pas un hasard.




Le Maitron
Vive le PCF


page 202
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4ème de couverture


L'historien Mathieu Diégèse nous donne ici une histoire de France revisitée et nous propose de nouvelles héroïnes et de nouveaux héros. Il n'est pas certain cependant que son livre sera enseigné dans les écoles.
Mathieu Diégèse, qui, on le sait, est aussi écrivain, a retrouvé la trace d'anonymes, hommes et femmes, qui ont toutes et tous en commun d'avoir été tuées et tués par la police française. Il évite, bien sûr, les épisodes très connus, les révoltes et les révolutions et l'irrémédiable rafle du Vel' d'hiv'. On y retrouve quelques noms qui, un temps, ont fait la une des journaux avant de sombrer dans l'oubli. Ce livre est une longue suite de malheurs.
Attention, ce n'est pas un livre militant, ni même dénonciateur, mais plutôt celui des enchaînements qui font qu'au nom de l'ordre, ou d'un ordre supposé, le pouvoir fracasse des rêves de justice et de liberté.
Il y a du Hugo dans ce livre, et bien sûr du Gavroche, ou encore Silvère et Miette de La Fortune des Rougon de Zola. Et l'on se prend à penser que malgré tout, ces vies n'ont pas été prises injustement pour rien, et que le rêve subsiste, qui ne peut être tué.
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