Diégèse lundi 29 juillet 2019



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Personnages inachevés 210



Mathieu Diégèse







Il sortait tous les jours à cinq heures, tous les jours de travail que la vie lui donnait.

Ses collègues de bureau l'appelaient la marquise. Son surnom ne présageait donc rien de son orientation sexuelle, mais tendait au contraire à prouver que ses collègues étaient un peu cultivés. C'était d'ailleurs surprenant, car, leur activité n'avait rien de littéraire et l'on peut légitimement se demander comment ils avaient trouvé cette référence à Paul Valéry. Pour les lectrices et les lecteurs qui l'ignoreraient, Valéry aurait affirmé, selon André Breton, que l'on ne pouvait désormais plus écrire de romans, puisqu'il était impossible d'écrire des phrases telles que : « La marquise sortit à cinq heures. » La chose est assez amusante : le réglage pendulaire de leur collègue n'avait pas manqué de les amuser, mais aussi de les intriguer. Alors qu'eux ne partaient jamais avant six heures, et parfois même sept, qu'il partît à cinq heures, même s'il arrivait au moins une heure plus tôt que tout le monde, ne manquait pas de provoquer chez eux une forme d'envie jalouse.

Sortir à cinq heures comporte dans les grandes villes des avantages importants, inatteignables pour celles et ceux qui sortent à dix-huit heures. Reste à savoir d'ailleurs si la marquise de Valéry serait sortie à cinq heures ou à dix-sept heures. Ce n'est quand même pas la même chose ! Elle sortait certainement à dix-sept heures, comme on dit maintenant, par affèterie comme si l'on travaillait dans une gare ou un aéroport. Il y a une cinquantaine d'années, personne ne disait « dix-sept heures », sauf les annuaires de chemins de fer.

Un de ses collègues de bureau, le voyant sortir, et constatant que comme tous les jours, il était précisément cinq heures, s'était amusé à saisir sur un moteur de recherche de l'internet : « il sortait tous les jours à cinq heures ». Il ne trouva rien de littéraire, au moins parmi les premiers items. Le moteur de recherche ne lui proposa que des articles sur les mœurs des chats, qui sortent parfois tous les jours à cinq heures eux aussi. Il laissa donc la recherche et décida ce jour-là de sortir lui aussi à cinq heures pour en apprécier les bienfaits. Cependant, comme il était un gros dormeur et qu'il lui était impossible de pointer une heure plus tôt, son expérience fut brève et il n'en tira aucun des bénéfices escomptés. Il y avait peut-être un peu moins de monde dans le bus, mais beaucoup plus d'enfants qui revenaient de l'école avec des parents exaspérés. Il en tira provisoirement comme conclusion que son collègue appréciait peut-être particulièrement de voir des parents exaspérés, pour le consoler d'être célibataire, et même un célibataire invétéré.

Quelques jours plus tard, avec un de ses collègues qui ne sortait jamais avant dix-huit heures trente, ce qui doit faire six heures et demi, il alla prendre un café après la pause méridienne, et, alors qu'ils étaient accoudés au zinc et qu'ils évoquaient une nouvelle fois cette manie bizarre qui le faisait sortir à cinq heures, leur voisine de bar, se mêlant de leur conversation, leur dit : « Valéry ». Ils comprirent d'abord : « Valérie » et, pensant qu'il s'agissait du prénom de la jeune femme, lui répondirent, un peu étonnés : « bonjour Valérie », puis ils déclinèrent eux aussi leur identité pronominale. Elle rit, leur expliquant qu'il s'agissait de Paul Valéry et de cette marquise qui ne sortit jamais à cinq heures puisque l'écrivain s'était obstinément refusé à lui donner vie. C'est ainsi que de retour au bureau, ils commencèrent à l'appeler la Marquise.

Quant à Valérie, elle s'appelait Simone, se désespérant de ce prénom qui n'était pas de son âge.







page 210
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4e de couverture


En peinture, c'est courant et l'on ne compte plus les tableaux inachevés, que l'on montre pourtant... quand l'artiste est célèbre. Il y a bien sûr des romans inachevés. Mais il faut aussi que leur auteur soit très célèbre pour qu'on les publie. Et encore, le plus souvent, ce sont des publications à des fins académiques. Mathieu Diégèse, lui, nous propose des personnages inachevés. Certains ont un nom, d'autres pas. D'autres encore, on en connaît la profession, le lieu d'habitation, le commencement d'une scène. Enfin, certains sont en plein drame, et parfois même en mauvaise posture. Un bric-à-brac de personnages. Le lecteur aura vraiment l'impression de rentrer dans l'atelier de fabrication du romancier. Il y traîne des bouts de fiction, comme dans l'atelier du peintre quelques toiles à peine ébauchées et parfois même des repentirs.
Ce livre est passionnant. En effet, avec ces morceaux de personnages, Mathieu Diégèse parvient à créer un entrelacs de fictions qui décapsule l'imaginaire de ses lecteurs. On se prendrait presque à repartir avec quelques-uns de ces personnages inachevés sous le bras en se disant qu'on ne sait jamais, qu'on pourrait en faire quelque chose.
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