Diégèse lundi 3 juin 2019



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Mathieu Diégèse







Il l'a appelé en personne. C'est donc que l'affaire est grave. Pour des broutilles, il fait appeler par le secrétariat. Il n'est pas surpris. On imagine difficilement qu'un cadre dirigeant d'une grande entreprise puisse s'endormir pendant le comité de direction. Il va devoir s'en expliquer. Le problème est qu'il n'a rien à expliquer, sinon qu'il n'a pas pu résister, cette fois, à cet endormissement qui ressemble à une disjonction. Il se souvient avoir habité un temps dans un appartement dont l'installation électrique fonctionnait mal. Il suffisait par exemple que le four soit allumé en même temps que les lampes de la salle à manger pour que le disjoncteur fasse son office. C'était donc particulièrement embarrassant quand il recevait des convives à dîner. Il fallait prévoir un plat qui ne demande pas à cuire au four pendant l'apéritif et jongler ensuite avec les lampes. Il avait fallu des mois pour que l'installation soit réparée. « On ne trouve pas ! » disaient les électriciens qui s'étaient successivement présentés à l'appartement. C'est une panne aléatoire. C'est un peu d'ailleurs ce que lui disent les médecins qu'il a consultés pour sa disjonction personnelle. Sauf que les médecins sont apparemment moins lucides et francs que les électriciens. Ils détestent dire qu'ils ne trouvent pas.

Il ne sait pas ce qu'il va dire à son patron. Non, il ne se couche pas trop tard. Non, il n'avait pas fait la fête. Non, il ne souffre pas d'insomnie. Non, il ne prend pas de somnifères ni d'anxiolytiques. Non, il ne boit pas d'alcool. Non, il ne prend pas de sirop codéiné ni aucune autre substance qui fait baisser la vigilance. Non, l'exposé du consultant n'était pas particulièrement ennuyeux. L'aurait-il été que ce n'était pas une raison pour dormir. Oui, il a consulté. Oui, cela fait plusieurs mois qu'il lutte contre le sommeil. Oui, cela lui est déjà arrivé. Oui, il fait des micro-siestes enfermé dans son bureau. Oui, il a tout essayé, ou presque. Non, il ne prend plus sa voiture. Il ne prend plus son scooter non plus. Il avait cru que cela ne pouvait pas lui arriver sur le scooter, mais, après un feu rouge particulièrement long, il n'était pas reparti. C'est le déséquilibre du scooter et l'avertisseur de la voiture derrière lui qui lui ont fait reprendre ses esprits. Le scooter est désormais remisé avec la voiture dans le parking souterrain de la résidence. Bon, c'est l'heure d'y aller. Il ne doit pas être en retard à ce rendez-vous.

Cela ne s'est pas du tout passé comme il l'avait pensé. Il ne lui a demandé aucune explication. « Vous souffrez de narcolepsie. Je n'ai pas été étonné de constater votre endormissement lundi dernier. On m'avait prévenu. Vous ne vous en êtes pas rendu compte, mais toute la boîte en parle. La cousine de ma femme a eu cela. Alors nous nous sommes documentés. Je sais qu'il faut environ dix ans pour diagnostiquer la narcolepsie et que les médecins ne veulent pas se prononcer avant d'avoir éliminé toutes les autres causes possibles. Et elles sont nombreuses. Je voulais vous dire que ce n'est pas un problème pour moi, ni pour les actionnaires. C'est une maladie et vous n'avez pas choisi d'être malade. Je préfère encore que vous endormissiez au codir plutôt que vous soyez en arrêt maladie. Donc, je vous propose que nous informions ensemble clairement lundi prochain le codir qu'il est possible que vous vous endormissiez, que c'est une maladie, que vous n'y pouvez rien et que toute remarque ou plaisanterie sur cela sera considéré comme un acte discriminatoire au sens juridique du terme. Cela devrait être suffisamment dissuasif pour faire taire les plaisantins et décourager celles et ceux qui veulent votre place. »

De retour dans son bureau, il se dit qu'il a beaucoup de chance que la cousine de la femme de son patron souffre de narcolepsie. Mais, ce n'est peut-être pas vrai. Cela fait trois mois que le patron a un coach anglo-saxon très cher et très sensible aux discriminations dans l'entreprise. Il parierait que c'est lui qui lui a dicté sa conduite. En tout cas, il a passé cette épreuve qui l'angoissait un peu. Et il sait qu'il a plus tendance à s'endormir encore quand il est angoissé. Il se dit qu'il utilise le terme « dormir » parce qu'il n'en a pas d'autre. Il préférerait dire qu'il « disjoncte », mais ce serait ambigu.







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