Diégèse mardi 4 juin 2019



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Ce temps compté 155



Gustav Diégèse







Il est presque quatre heures du matin. Il est trois heures cinquante-trois. Je me prends à compter les secondes. Il y a longtemps que je veux faire l'acquisition d'une de ces horloges que l'on voit dans les studios des radios et qui décomptent les secondes comme une lune qui décroit. Quand la minute est pleine, les diodes du cadran sont toutes allumées puis s'éteignent une à une jusqu'à la cinquante-neuvième avant que le tour ne recommence. Dès lors, se pose à lui la question de la diode tout en haut. Faudrait-il ou non qu'elle reste allumée ? Il n'a jamais été très à l'aise, dès l'école élémentaire, avec les questions d'intervalles. Quand il essaie d'y penser, quelque chose se bloque dans son esprit. Il n'a jamais su pourquoi. Il pourrait presque entendre le claquement mental qui lui ferme la juste compréhension des intervalles. Il n'achètera donc pas cette horloge. Ce serait au risque de ne plus dormir du tout. Il pourrait passer tout le temps qui passe à compter les secondes en tentant de comprendre comment fonctionne les intervalles et ce, jusqu'à l'épuisement.

Il est trois heures cinquante-six. Il n'aime pas du tout trois heures cinquante-six. Cela non plus, il ne le comprend pas très bien. Pourquoi préfère-t-il trois heures cinquante-cinq et trois heures cinquante-sept, indifféremment, à trois heures cinquante-six, qui, à bien considérer, n'est pas une plus mauvaise heure qu'une autre, et surtout pas que les minutes qui la précèdent ou lui succèdent ? Il pourrait y réfléchir plus précisément s'il n'était pas absorbé, déjà, par l'apparition aussi soudaine qu'attendue de trois heures cinquante-huit sur l'écran du téléphone mobile sur lequel il regarde, habituellement, le temps passer.

Il a conscience que « regarder le temps passer » est une expression hasardeuse et métaphorique. Il regarde défiler les chiffres sur un cadran électronique. Mais, « défiler » est aussi une approximation presque coupable. Car, rien ne « défile », même si les concepteurs des interfaces numériques ont voulu imiter le défilement de chiffres sur un cadran tournant. Littéralement, il regarde des pixels luminescents - il ne sait pas si le terme est exact et ne cherchera pas sur une encyclopédie en ligne pour le vérifier - s'éteindre et s'allumer de manière rythmée. Apparemment, le rythme est toujours le même. Or, s'il était toujours le même, rien ne pourrait justifier qu'il n'aime pas trois heures cinquante-six quand trois heures cinquante-sept lui est au mieux indifférente. Lui vient à l'esprit qu'il n'aime pas beaucoup les chiffres pairs et leur préfère de beaucoup les chiffres impairs. Un, trois, cinq, sept, neuf, onze, treize, quinze... Il retranche neuf et quinze. Un, trois, cinq, sept, onze, treize, dix-sept, dix-neuf... C'est en fait la plus grande concentration de nombres premiers de toute la numération. Jusqu'à l'infini, les nombres premiers ne seront plus jamais aussi rassemblés dans l'espace confiné d'une vingtaine de nombres, si l'on y ajoute l'ineffable zéro. Il pense soudain que Dieu aurait dû s'appeler zéro ou que zéro aurait dû s'appeler Dieu. Le zéro, c'est à la fois l'unique et l'infini. Il ne voit pas, à trois heures cinquante-neuf quelle pourrait être la métaphore qui rendrait plus exactement ce que peut être Dieu que zéro.

Il sera bientôt quatre heures. Le sommeil le guette. Encore une fichue métaphore...







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