Diégèse mercredi 5 juin 2019



ce travail est commencé depuis 7096 jours (23 x 887 jours)
et son auteur est en vie depuis 21549 jours (3 x 11 x 653 jours)
2019

ce qui représente 32,9296% de la vie de l'auteur


hier
L'atelier du texte demain




Les plantes du jardin 156



Daniel Diégèse







Les petits lierres


J'avais l'idée de mesurer le temps par la croissance d'un petit lierre qui grimperait sur un mur exposé au nord et protégé des grands vents et du trop-plein de soleil de l'été. Je l'avais avisé, minuscule et chétif, dans un de ces mauvais petits pots de plastique, quasiment abandonné dans une grande surface dont l'horticulture n'est pas le métier. Il avait ainsi rejoint la maison dans un chariot de supermarché, à côté de yaourts et de produits ménagers divers, lui qui n'était pas consommable et pouvait cependant mourir prématurément, faute de soins appropriés.

Peu après son arrivée, il avait été replanté en pleine terre. La période était favorable. Le printemps pointait. Le petit lierre chétif, après quelques jours d'adaptation à son nouvel environnement ne semblait pas dépérir. Quand une nouvelle petite feuille apparut, la surveillance attentive dont il faisait l'objet s'espaça dans le temps.

Pour autant, peu certain de la réussite de ce repiquage, j'avais fait bouture de deux lierres rampants, de ceux que je laissais impunément recouvrir un escalier extérieur que je n'utilisais jamais. Forts de leur longévité, je les laissais alors prospérer et présumais que leur bouturage serait facile. Je ne m'étais pas trompé : les tiges trempées dans l'eau et placées dans la serre développèrent en quelques jours des racines qui furent rapidement suffisamment robustes pour envisager de rejoindre en pleine terre le petit lierre qui vivotait.

Et je laissais ces jeunes plantes vivre leur vie de jeunes plantes, passant le printemps et puis l'été, me disant qu'il était possible qu'elles ne survivassent point aux chaleurs estivales et à mon incapacité tenace à conduire un arrosage raisonné.

Mais, à l'automne, elles étaient toujours là où je les avais plantées, ne montrant aucun signe de dessèchement particulier. Passeraient-elles alors l'hiver ?


C'était au printemps suivant que la guerre avait commencé. Forts de cette première année surmontée valeureusement, il fallait désormais qu'elles assurassent leur avenir, et, chez le lierre, qu'il soit grimpant ou rampant, l'avenir ne peut être qu'hégémonique. J'avais bien remarqué que le lierre rampant faisait tout pour que la lumière manquât au petit lierre grimpant en poussant de larges feuilles qui ombrageaient outrageusement son voisin. Plusieurs fois, j'intervins, déplaçant la feuille importune pour garder de la lumière au petit chétif issu de l'industrie horticole de loisir. Mais, rien n'y faisait, dès que j'avais le dos tourné, le lierre rampant rampait jusqu'au lierre grimpant, pour l'étouffer, pensais-je. Si bien qu'un jour, je décidai de sévir et de tailler sévèrement le sournois lierre rampant. Je m'approchai. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que le petit lierre grimpant que je voyais peiner à grimper à trente centimètres à peine du sol semblait assez efficacement s'être défendu de son encombrant voisin en rampant lui aussi jusqu'à enserrer la base de l'intrus.

Dès lors, sagement, je pris le parti de ne pas intervenir et de laisser les deux plantes à leurs rituels territoriaux et sadiques.
Après tout, ce que je prenais pour une lutte à mort n'était peut être qu'un jeu érotique, qui ne regardait vraiment pas le jardinier amateur et dilettante que je voulais alors devenir.







page 156
Toute la collection
4ème de couverture
2009 2008 2007 2006 2005 2004 2003 2002 2001 2000

2018
2017
2016
2015
2014
2013
2012
2011
2010