Diégèse mercredi 5 juin 2019



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Les plantes du jardin 156



Daniel Diégèse







Les petits lierres


J'avais l'idée de mesurer le temps par la croissance d'un petit lierre qui grimperait sur un mur exposé au nord et protégé des grands vents et du trop-plein de soleil de l'été. Je l'avais avisé, minuscule et chétif, dans un de ces mauvais petits pots de plastique, quasiment abandonné dans une grande surface dont l'horticulture n'est pas le métier. Il avait ainsi rejoint la maison dans un chariot de supermarché, à côté de yaourts et de produits ménagers divers, lui qui n'était pas consommable et pouvait cependant mourir prématurément, faute de soins appropriés.

Peu après son arrivée, il avait été replanté en pleine terre. La période était favorable. Le printemps pointait. Le petit lierre chétif, après quelques jours d'adaptation à son nouvel environnement ne semblait pas dépérir. Quand une nouvelle petite feuille apparut, la surveillance attentive dont il faisait l'objet s'espaça dans le temps.

Pour autant, peu certain de la réussite de ce repiquage, j'avais fait bouture de deux lierres rampants, de ceux que je laissais impunément recouvrir un escalier extérieur que je n'utilisais jamais. Forts de leur longévité, je les laissais alors prospérer et présumais que leur bouturage serait facile. Je ne m'étais pas trompé : les tiges trempées dans l'eau et placées dans la serre développèrent en quelques jours des racines qui furent rapidement suffisamment robustes pour envisager de rejoindre en pleine terre le petit lierre qui vivotait.

Et je laissais ces jeunes plantes vivre leur vie de jeunes plantes, passant le printemps et puis l'été, me disant qu'il était possible qu'elles ne survivassent point aux chaleurs estivales et à mon incapacité tenace à conduire un arrosage raisonné.

Mais, à l'automne, elles étaient toujours là où je les avais plantées, ne montrant aucun signe de dessèchement particulier. Passeraient-elles alors l'hiver ?


C'était au printemps suivant que la guerre avait commencé. Forts de cette première année surmontée valeureusement, il fallait désormais qu'elles assurassent leur avenir, et, chez le lierre, qu'il soit grimpant ou rampant, l'avenir ne peut être qu'hégémonique. J'avais bien remarqué que le lierre rampant faisait tout pour que la lumière manquât au petit lierre grimpant en poussant de larges feuilles qui ombrageaient outrageusement son voisin. Plusieurs fois, j'intervins, déplaçant la feuille importune pour garder de la lumière au petit chétif issu de l'industrie horticole de loisir. Mais, rien n'y faisait, dès que j'avais le dos tourné, le lierre rampant rampait jusqu'au lierre grimpant, pour l'étouffer, pensais-je. Si bien qu'un jour, je décidai de sévir et de tailler sévèrement le sournois lierre rampant. Je m'approchai. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que le petit lierre grimpant que je voyais peiner à grimper à trente centimètres à peine du sol semblait assez efficacement s'être défendu de son encombrant voisin en rampant lui aussi jusqu'à enserrer la base de l'intrus.

Dès lors, sagement, je pris le parti de ne pas intervenir et de laisser les deux plantes à leurs rituels territoriaux et sadiques.
Après tout, ce que je prenais pour une lutte à mort n'était peut être qu'un jeu érotique, qui ne regardait vraiment pas le jardinier amateur et dilettante que je voulais alors devenir.







page 156
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4e de couverture


Attention ! Ce livre n'est pas celui que vous croyez ! On associe d'ordinaire les jardins et le jardinage à la paix et au plaisir des yeux. Les plantes pousseraient tranquillement. On les soigne. On les veille. On les protège parfois de méchantes bestioles. Rien de violent dans tout cela. Pourtant, ce qui se passe sous nos yeux dans tout jardin est une guerre impitoyable. Et c'est par la métaphore guerrière que Daniel Diégèse aborde nos espaces fleuris et nos potagers.
Pendant plusieurs années, l'auteur a observé son jardin. Il a choisi d'intervenir le moins possible et de laisser les plantes vivre leur vie de plante. Et ce qu'il observe est une guerre sans merci entre les espèces. Il décrit patiemment les ruses de la menthe pour étouffer le lin, qui se défend pourtant vaillamment et va migrer en essaimant. Parfois, le jardinier impavide joue pourtant les démiurges et va sauver une plante qui est en train de succomber, asphyxiée par une herbe dite mauvaise qui l'a complètement enserrée. La ruse, la feinte, l'agressivité... Aucun de ces mauvais sentiments n'épargne nos jardins en apparence paisibles. Jusques aux plantes en pot qui tentent de se repousser les unes les autres.
Vous ne verrez plus jamais le jardinage comme vous le voyiez avant d'avoir lu ce livre. Prendrez-vous la défense des plantes les plus faibles ou par tranquillité, préférerez-vous laisser faire les plantes invasives ?
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