Diégèse dimanche 9 juin 2019



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Comme un Refuge 160



Daniel Diégèse







Quelque chose l'intrigue dans cette publicité pour un spa en Andorre. Il a bien compris qu'une part de l'étrangeté qu'il ressent à la lecture de la brochure électronique vient d'une traduction parfois approximative depuis l'espagnol, même s'il aurait pu croire que les Andorrans étaient, depuis le temps, parfaitement bilingues. Que sait-il d'Andorre ? Tiens, il n'aurait pas imaginé que la principauté avait été créée en 780 et qu'elle n'avait mis fin à son état de guerre avec l'Allemagne qu'en 1958. Il était en cours depuis 1914 et sans doute avait-on oublié l'Andorre au moment de la signature du traité de Versailles.

Le principal argument pour aller jusqu'en Andorre, ce qui est assez mal pratique, serait la longévité de ses habitants, qui place l'Andorre devant la France avec 80,8 ans pour les hommes contre 79,4 ans en France. Il se demande s'il pourrait faire valoir cet argument quand il justifiera son choix. En effet, à supposer que cet écart de longévité tienne du climat et des eaux thermales, statistiquement, un séjour d'une semaine dans un spa andorran ne doit faire gagner que quelques minutes de vie. Il se promet de faire le calcul un autre jour. Il a rendez-vous dans un quart d'heure avec son conseiller « wellness » et il doit lui dire ce qu'il pense choisir pour aller se reposer.


Ce qui l'intrigue surtout, dans cette brochure publicitaire, c'est qu'elle annonce et promeut une section uniquement réservée aux adultes. Le terme « adulte » dans la publicité est ambigu. On sait que le rayon pour adultes des marchands de journaux est celui des magazines pornographiques. Il en va de même des sites internet pour adultes. Il opte pour une autre raison quand il lit que les espaces sont accessibles aux plus de 16 ans. C'est qu'il s'agit donc d'assurer la tranquillité des « adultes » sans une marmaille piaillant dans une eau à 30°. Espérons que cela soit avéré. S'il y a des enfants dans la piscine, il ne se reposera pas et il ne peut pas plus dire à sa responsable RH qu'il est allé se reposer dans un bordel.
Quoique. Lui reviennent à l'esprit des images floues de bordels des années 1930 où l'on s'amusait et se reposait tout autant que l'on forniquait. C'était peut-être cela qu'il lui fallait après tout. Mais, il est alors sûr de se faire virer car, l'exploitation du corps de la femme est contraire aux valeurs de son entreprise et toute dénonciation lui serait fatale. Et même, juste raconter ce début de fantasme à l'une ou à l'un de ses collègues pourrait lui coûter son job. Il remarque à cet égard que le terme « collègue » reprend le dessus sur le terme « collaborateur.trice ». C'est peut-être pour estomper les relations hiérarchiques dans l'entreprise. C'est surtout pour éviter l'écriture inclusive, qui prend plus de place dans les notes internes et qui, en conséquence, augmente la trace carbone des services. Depuis quelques années, dans la « signature » de son message, il avait indiqué, suivant en cela les recommandations de la charte informatique de la boîte : « par souci de l'environnement, n'imprimez ce message que si c'est vraiment nécessaire. » Il pourrait ajouter aujourd'hui « et ne le conservez que si c'est indispensable. » Mais, à bien y réfléchir, parler aussi doit consommer de l'oxygène et produire du gaz carbonique. Si tout le monde arrêtait de parler, ce serait bénéfique pour la planète.

Bon, il divague, sans doute à cause du « burn out ». En fait, le « burn out », outre qu'il est mauvais pour la santé et la productivité augmente aussi la trace carbone, surtout s'il doit aller en Andorre.







page 160
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4ème de couverture


André, cadre supérieur à La Défense, va voir son médecin, qui lui impose de se reposer. Mais André ne sait pas se reposer. Il demande au service « wellness » de son entreprise si celui-ci peut lui fournir ou lui conseiller une prestation de repos. Le service, qui comprend une conciergerie de luxe, lui propose des voyages, des séjours dans des yourtes, des retraites œcuméniques dans des monastères multiconfessionnels. Aucune de ces prestations ne garantit contre remboursement que le client se reposera. André ne veut prendre aucun risque. En effet, il sait qu'il devra plus tard évaluer le service en question avec une batterie d'indicateurs fabriqués par des algorithmes puissants et, si la prestation ne correspondait pas à ce qu'il recherchait, cela pourrait nuire à sa performance sur l'année, puisque cela prouverait qu'il n'a pas su trouver ce qu'il recherchait. André décide donc de se passer des services de son entreprise et part, seul, à la recherche du repos.
Ce roman de Daniel Diégèse nous emmène dans les coulisses des grandes entreprises mondialisées qui ont découvert depuis quelques années la nécessité du bien-être au travail. Ce bien-être orwelien devient vite un cauchemar où le bon sens s'écroule sous les coups des slogans et d'une pensée lyophilisée. On rit à la lecture des mésaventures d'André. On frémit parfois. Et on tremble aussi, reconnaissant au détour d'une page ce que l'on est en train de subir ou ce que l'on risque de subir bientôt.
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