Diégèse samedi 22 juin 2019



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ipséité 173



Noëmie Diégèse







Il lui est arrivé aujourd'hui ce qu'il craint le plus et, par voie de conséquence, ce qu'il essaie d'éviter. Pourtant, il n'y est pas parvenu. C'était dans une soirée. Il allait de petits groupes en petits groupes, ne se mêlant jamais aux conversations. Les gens parlaient de choses et d'autres, de leur travail, de leur famille, de sport et des avantages comparés de consommer ceci ou cela. Il s'approche d'un dernier groupe, près du buffet, où il voudrait prendre une coupe de champagne pourtant un peu tiédi. Le groupe écoute un homme, qu'il connaît pour travailler dans la même entreprise que lui à un poste à peu près équivalent au sien s'il en croit la position de son bureau dans le couloir. C'est un homme d'une cinquantaine d'années qui, comme tous les hommes de cet âge, a l'habitude qu'on l'écoute quand il parle. Il n'y prête d'abord pas plus attention. Ils ne le voient pas, dissimulé par une de ces personnes qui, dans les cocktails, ne s'éloignent jamais de plus de cinquante centimètres des buffets. Peu à peu des mots lui parviennent et même des phrases complètes : « il est un peu bizarre ... ce n'est pas si facile de travailler avec lui ... il n'est pas désagréable ... » Il en conclut que dans l'ordre de la conversation, il s'agit de phrases préliminaires à une révélation ou à une vacherie sur quelqu'un, et parfois les deux. Il reste donc à proximité plus longtemps qu'il ne l'aurait fait, avec sa coupe de champagne dans une main, faisant semblant de lorgner sur un roulé de pâte feuilletée à la saucisse, afin de vérifier si son intuition est la bonne. « Par contre, il paraît qu'il est malade. » Il relève au passage le « par contre » fautif. Il avait donc raison. « Il consulte des spécialistes la moitié de son temps au point qu'il a obtenu des ressources humaines un temps partiel pour éviter les jours de carence. » Il s'agissait donc d'une personne malade soupçonnée d'être tire-au-flanc. Tout cela est tellement banal qu'il pourrait en bailler, ne serait-ce le roulé à la saucisse qui a fini par encombrer sa bouche, son observation conversationnelle durant trop longtemps pour qu'il continue de faire semblant d'hésiter entre ceci et le toast au caviar d'aubergine.

Il allait se demander qui avait bien pu inventer le terme pompeux de « caviar d'aubergine » quand il a soudainement entendu son nom, avec cette intonation particulière à qui donne une information dont il ne voit pas l'intérêt. Malheureusement, c'est juste le moment où le « colle-buffet » a décidé de quitter sa position pour rejoindre le second buffet du cocktail de l'autre côté de la pièce. L'homme qui venait de prononcer son nom le fixe hébété et il croit voir son visage tomber et s'écraser sur le sol. Ses joues tremblent ainsi que ses mains. Il se demande s'il va lâcher son verre pour accroître encore le ridicule de la situation. Il allait saluer de la tête avant de s'éloigner quand, derrière son voisin de bureau, il voit un homme qui regardait la scène, avec une coupe de champagne dans une main et la joue droite gonflée d'un petit four en voie avancée d'ingurgitation. Un pan de sa chemise sort de son pantalon, comme il arrive souvent aux hommes qui ont un peu grossi sans avoir le temps d'ajuster leur garde-robe. Il était suffisamment près pour percevoir dans les yeux de cet homme une infinie tristesse, une grande solitude, un trouble évident. Mais, cet homme, c'était son reflet dans un miroir que les convives lui avaient jusqu'alors dissimulé. Et, entre ce reflet et sa conscience, il y avait cet abîme qui, parfois, pourrait le faire crier. Car, le nom que le parleur avait prononcé, à qui s'appliquait-il ? À son reflet ou à celui qui apercevait son reflet ou encore à cette personne évoquée par le parleur vachard. Il s'était habitué à l'idée que lui et lui pouvaient être deux. Il n'avait jamais pensé qu'ils pouvaient être trois. Soudain, il se prend à penser qu'ils pourraient être ainsi une multitude et se souvient alors que « multitude » est l'appellation que l'on donne aux démons dans les textes sacrés.

C'est d'abord la lumière qu'il a perçue avant d'ouvrir les yeux. Il était allongé par terre. On s'agitait autour de lui. La même voix disait qu'il ne fallait pas s'inquiéter que cela lui arrivait parfois, qu'il était malade. Il en a donc conclu qu'il venait de s'évanouir.







page 173
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4e de couverture


Alban se souvient de tout ce dont on se souvient en règle générale. Il sait où il est, où il va, quel est son travail. Il a des souvenirs d'enfance et maîtrise son agenda pour les prochaines semaines sans avoir besoin, presque, de le consulter. Pourtant, Alban souffre d'un trouble qui va le conduire à consulter de nombreux spécialistes : il ne se souvient plus de lui-même. Bien sûr, il connaît son propre nom. Il se retourne quand on l'appelle et ne s'étonne pas de le voir inscrit sur une carte de visite. Il n'y a pas d'amnésie chez lui, selon les médecins. Son trouble est plus subtil. Il ne sait plus qui il est pour lui-même.
En latin, « ipse » se traduit parfois par « en personne. » L'ipséité est un concept qui désigne le fait que l'on sait qui l'on est pour soi-même. Enfin, presque, car, aucune et aucun d'entre-nous ne peut revendiquer de se connaître parfaitement. Cette problématique occupe d'ailleurs une bonne part de la philosophie depuis des millénaires ainsi que beaucoup de pratiques spirituelles. L'originalité du roman de Noëmie Diégèse est de la placer dans notre société qui esthétise l'ipséité pour mieux la marchandiser, au risque de l'épuiser. Cette violence à peine contenue chez les êtres de ce siècle peut se transformer en maladie grave.
Est-ce curable ?
C'est bien ce qu'Alban va s'employer à chercher. Il faut dire que pour lui, c'est vital.
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