Diégèse jeudi 2 mai 2019



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La Vanité de l'écriture 122



Mathieu Diégèse







C'est aujourd'hui.

C'est aujourd'hui que les librairies vont recevoir les exemplaires par l'office.

Il n'a pas voulu savoir combien de libraires avaient choisi sur titre et sur son nom ce roman, troisième d'une série qui en annonce quatre. Le quatrième est déjà écrit. Il faudra, certes, de la relecture. L'éditeur s'en charge, au moins pour les coquilles. Il faudra raccourcir aussi, d'au moins une trentaine de pages, quarante peut-être. Il est important, essentiel pour la vente, que le livre ait la bonne épaisseur. Il n'est même pas question du nombre de pages, mais de l'épaisseur. Il est certains écrivains pour lesquels on admet des livres épais. Pour d'autres, on n'imagine pas que le livre soit plus épais qu'un centimètre et demi. Il va donc en faire pour un centimètre et demi d'épaisseur, sinon, cela ne se vendra pas.

Le premier et le deuxième n'avaient pas mal marché. Son éditeur l'a assuré qu'il n'avait pas eu besoin de placer le troisième, celui qui sort aujourd'hui, en « office sauvage ». « L'office sauvage », c'est quand le diffuseur, sur demande de l'éditeur, envoie aux libraires des exemplaires d'un livre qu'il n'a pas demandé. C'est une pratique courante quand l'éditeur mise beaucoup sur un livre et sur un auteur et assortit le lancement du livre d'une campagne publicitaire coûteuse. Pour lui, il n'y a pas eu de campagne publicitaire particulière : deux ou trois magazines, trois critiques dont une mitigée, une radio et même pas de télévision. Il a été très mauvais à la radio. Même sa mère le lui a dit. « On n'y comprenait rien ! Ça ne donnait vraiment pas envie de le lire, ton bouquin ! » Il allait lui répondre qu'elle n'en avait de toute façon jamais lu un avant de se raviser, fatigué par avance d'une querelle sans véritable objet.

Cependant, cela l'étonnait que sa mère ne lise pas ses livres. Normalement, les mères font ce genre de choses. Pas la sienne. Quand son premier roman avait été édité, il lui en avait dédicacé un exemplaire. Il pourrait jurer que cet exemplaire n'avait jamais été ouvert. Toujours revient chez sa mère la même défense : « on n'y comprend rien ! » Parfois, elle ajoute : « on n'y comprend rien à tes trucs ! » Il s'est promis de réfléchir un jour à ce qu'elle entend par « tes trucs ». S'agit-il du style ? De l'intrigue ? De l'histoire ?

Il ne lui a jamais demandé si elle lui reprochait d'être écrivain, si elle aurait préféré qu'il fasse autre chose dans la vie. Pour autant, il ne le croit pas. S'il avait été garagiste, cela ne l'aurait pas davantage intéressé. Elle aurait considéré que l'évolution des motorisations étaient « ses trucs ». D'aussi loin qu'il s'en souvienne, sa mère l'a toujours considéré comme un être bizarre. L'écriture fait partie de cette bizarrerie. Elle a donc choisi de ne pas s'y intéresser ; cela lui évite toute culpabilité.







page 122
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4ème de couverture


À l'heure où fleurissent les ateliers d'écriture, les stages intensifs, l'auto-édition, la performance textuelle ; au moment où l'on n'a jamais autant écrit, avec des fautes ou sans fautes, des opinions, des remarques, des messages d'amour et d'amitié sur les réseaux sociaux en plus ou moins de cent quarante caractères, à cette heure-là, l'écrivain Mathieu Diégèse nous rappelle de façon salutaire que l'écriture n'est pas une partie de plaisir et qu'il est sans doute préférable de décrocher parfois, comme on se met au vert ou à la diète, sinon de se détourner définitivement d'une pratique aussi vaine et décevante.
Mathieu Diégèse n'est pas le premier écrivain à lancer cette alerte et il appelle donc à la rescousse tous les écrivains et toutes les écrivaines qui se sont insurgé.e.s contre l'écriture, avec parfois des mots très violents. Blaise Cendrars y côtoie Michel Foucault et bien d'autres encore, et même Marguerite Duras.
Mais alors, quel est donc l'intérêt pour celle ou pour celui qui écrit, ou qui voudrait écrire, ou même seulement lire, de lire ce livre contre l'écriture et qui semble inciter plutôt au jardinage et à la promenade urbaine ou champêtre ? Celui de comprendre que quand on veut écrire, quand on doit écrire, quand on a la manie d'écrire comme le dit Barthes, on écrit quoi que l'on fasse, et même en faisant la vaisselle.
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