Diégèse dimanche 12 mai 2019



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Suppliques 132



Daniel Diégèse


Monsieur le Président,

est-ce que vous pouvez dire à vos ministres d'arrêter de dire que l'on gagne plus d'argent sans travailler qu'en travaillant. Vous savez que ce n'est pas  vrai et nous ça nous fait du tort.

Ma femme et moi, nous avons deux enfants. Ils vont à l'école. Même l'école publique, ça coûte cher. Cela aussi vous le savez bien. Il paraît que ça dépend des villes et que dans certaines villes les fournitures scolaires sont fournies aux enfants pauvres. Ce n'est pas le cas chez nous, sans doute parce qu'il  y a beaucoup de pauvres. Je ne sais pas vous, mais moi, je ne trouve pas ça normal. Tous les enfants devraient être traités pareillement et c'est justement dans les villes où il y a beaucoup d'enfants pauvres que les fournitures devraient être gratuites.

Cela fait un an que ni ma femme ni moi n'avons du travail. Moi, je suis en invalidité. Je me suis cassé le dos en faisant des livraisons à scooter. Un jour, j'ai eu un accident. C'est mon dos qui a trinqué. Ma femme, on lui a proposé de faire le ménage dans une entreprise. Mais, c'est tout au sud et nous sommes tout au nord. Même en prenant le premier bus le matin, elle arrive trop tard là-bas. Il faut que tout soit fini quand les employés arrivent. Personne ne veut voir la femme de ménage. Alors, elle a dû renoncer. Elle avait des pénalités de retard. Elle finissait par travailler pour rien.
Moi, je ne sais pas bien comment je vais pouvoir retrouver un travail. Alors, je me demandais si vous pouviez m'aider à entrer à la Ville. Je sais que ça ne dépend pas directement de vous, mais j'ai écrit au maire, mais il ne m'a pas répondu. Peut-être que si vous lui écrivez, il trouvera une solution. Moi, j'aimerais travailler au musée. Notre vie n'est pas très belle. Au moins, comme ça, je verrais de belles choses. Et si ma femme aussi pouvait travailler au musée, ce serait bien. On a calculé. On y gagnerait un peu par rapport à ce que l'on touche maintenant.

Je vous remercie d'avoir lu ma lettre jusqu'au bout et vous présente mes sentiments distingués.

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page 132
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4ème de couverture


Ne lisez surtout pas ce livre un jour de pluie, ou bien encore si vous vous sentez triste et déprimé. Sa lecture pourrait sérieusement nuire à votre moral. Car, s'il est un genre qui, depuis des siècles, n'a pas acquis de lettres de noblesse, c'est bien celui de la supplique. Le dictionnaire de l'Académie française, dans sa huitième édition, nous rappelle qu'il s'agit d'une « requête qu'on présente pour demander quelque grâce ». Si le terme apparaît comme suranné, la pratique de la supplique est quant à elle bien vivace. Daniel Diégèse s'est fait archiviste enquêteur et est allé collecté dans des administrations, des services publics, mais aussi des banques ou des organismes sociaux certaines des suppliques qui leur avaient été adressées. Son travail de fourmi court sur tout le vingtième siècle. Il nous les livre, rendues anonymes. Elles retracent une histoire de France du malheur et de la misère, un siècle de combats contre des administrations parfois obtuses, et surtout obstinées à faire valoir le règlement contre l'humanité. On peut évidemment penser que la source de ces requêtes n'en est pas tarie et que les mêmes administrations continuent de répondre à cet amas de douleurs et de tracas avec la même impavidité. Ce recueil à peine commenté est beaucoup plus qu'un témoignage ou un parcours dans le genre épistolaire vernaculaire, il est un manifeste et devrait inspirer les fameux « services clients » comme tous ceux qui se targuent de vouloir réformer le service public et au public.
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