Diégèse mardi 14 mai 2019



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Sans être et sans cause 134





Mathieu Diégèse







Ma longue absence de Paris n’avait pas empêché d’anciens amis à continuer, comme mon nom restait sur leurs listes, à m’envoyer fidèlement des invitations, et quand j’en trouvai, en rentrant – avec une pour un after organisé par une marque de luxe qui voulait s'encanailler – une autre pour un cocktail dinatoire qui devait avoir lieu le lendemain chez le prince de Guermantes, les tristes réflexions que j’avais faites dans le train ne furent pas un des moindres motifs qui me conseillèrent de m’y rendre. Ce n’était vraiment pas la peine de me priver de priver de vie sociale, m’étais-je dit, puisque le fameux « travail » auquel depuis si longtemps j’espère chaque jour me mettre le lendemain, je ne suis pas ou plus fait pour lui, et que peut-être même il ne correspond à aucune réalité. À vrai dire, cette raison était toute négative et ôtait simplement leur valeur à celles qui auraient pu me détourner de cette mondanité pourtant bien ordinaire. Mais celle qui m’y fit aller fut ce nom de Guermantes, depuis assez longtemps sorti de mon esprit pour que, lu sur le carton d’invitation, il réveillât un rayon de mon attention, allât prélever au fond de ma mémoire une coupe de leur passé, accompagné de toutes les images de jardin à l'anglaise ou de hautes fleurs qui l’escortaient alors, et pour qu’il reprît pour moi le charme et la signification que je lui trouvais à Illiers quand passant, avant de rentrer, dans la rue de l’Oiseau, je voyais du dehors, comme une laque obscure, le vitrail de Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes. Pour un moment les Guermantes m’avaient semblé de nouveau entièrement différents des gens du monde, incomparables avec eux, avec tout être vivant, fût-il souverain ; ils me réapparaissaient comme des êtres issus de la fécondation de cet air aigre et vertueux de ce sombre bourg d'Illiers où s’était passée mon enfance et du passé qu’on y apercevait dans la petite rue, à la hauteur du vitrail. J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais. Et j’avais continué à relire l’invitation jusqu’au moment où, révoltées, les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme celui même d'Illiers, eussent repris leur indépendance et eussent dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas.









Ma longue absence de Paris n’avait pas empêché d’anciens amis à continuer, comme mon nom restait sur leurs listes, à m’envoyer fidèlement des invitations, et quand j’en trouvai, en rentrant – avec une pour un goûter donné par la Berma en l’honneur de sa fille et de son gendre – une autre pour une matinée qui devait avoir lieu le lendemain chez le prince de Guermantes, les tristes réflexions que j’avais faites dans le train ne furent pas un des moindres motifs qui me conseillèrent de m’y rendre. Ce n’était vraiment pas la peine de me priver de mener la vie de l’homme du monde, m’étais-je dit, puisque le fameux « travail » auquel depuis si longtemps j’espère chaque jour me mettre le lendemain, je ne suis pas ou plus fait pour lui, et que peut-être même il ne correspond à aucune réalité. À vrai dire, cette raison était toute négative et ôtait simplement leur valeur à celles qui auraient pu me détourner de ce concert mondain. Mais celle qui m’y fit aller fut ce nom de Guermantes, depuis assez longtemps sorti de mon esprit pour que, lu sur la carte d’invitation, il réveillât un rayon de mon attention, allât prélever au fond de ma mémoire une coupe de leur passé, accompagné de toutes les images de forêt domaniale ou de hautes fleurs qui l’escortaient alors, et pour qu’il reprît pour moi le charme et la signification que je lui trouvais à Combray quand passant, avant de rentrer, dans la rue de l’Oiseau, je voyais du dehors, comme une laque obscure, le vitrail de Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes. Pour un moment les Guermantes m’avaient semblé de nouveau entièrement différents des gens du monde, incomparables avec eux, avec tout être vivant, fût-il souverain ; ils me réapparaissaient comme des êtres issus de la fécondation de cet air aigre et vertueux de cette sombre ville de Combray où s’était passée mon enfance et du passé qu’on y apercevait dans la petite rue, à la hauteur du vitrail. J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais. Et j’avais continué à relire l’invitation jusqu’au moment où, révoltées, les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme celui même de Combray, eussent repris leur indépendance et eussent dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas.


Marcel Proust
Le Temps retrouvé
Chapitre 3


page 134page 331
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4e de couverture


Si l'on ne craignait l'anachronisme, on pourrait affirmer que La Rochefoucauld a résumé « La Recherche » par cette maxime qui semble avoir inspiré Marcel Proust : « on est quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on aime, que d'en être détrompé », ce que l'adage populaire a par ailleurs condensé par : « l'amour est aveugle » (comme aurait dit Germaine).
Et c'est bien, en revanche, une sorte d'anachronisme que tente Mathieu Diégèse en plaçant les personnages de Proust au vingt-et-unième siècle à Paris. Les aristocrates y sont certes moins présents que les bourgeois, nouvellement ou anciennement riches. Évidemment, Madame Verdurin collectionne l'art contemporain sans y comprendre rien. On va à Cannes comme on irait à Cabourg, avant de rejoindre le Lubéron en taxi parce que c'est plus chic que de louer une voiture. Le narrateur est vaguement amoureux d'un chauffeur de V.T.C qu'il tente de convaincre d'entrer à son service. Bref, on se croirait dans un magazine « people » et on pourrait presque reconnaître certains des protagonistes. Il n'y a en fait nul anachronisme car, l'amour, la futilité et la vanité sont les constantes des sociétés, et celle de la fin du dix-neuvième siècle n'a de fait rien à envier à la nôtre en ce domaine.
On s'amuse beaucoup à lire les aventures de ces personnages « sans être et sans cause. »

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