Diégèse lundi 20 mai 2019



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Et pourtant notre être 140



Daniel Diégèse


M. fait la nuit depuis 20 ans.

« Je suis artiste. J'ai 38 ans. Cela fait bientôt 20 ans que, quelques jours par semaine, je suis gardien de nuit dans un petit hôtel touristique du onzième arrondissement, pas très loin de la Bastille. Cela fait plusieurs années maintenant que j'ai un contrat à durée déterminée. Quand j'ai commencé, c'était un travail uniquement alimentaire qui me permettait d'étudier en même temps. Je faisais les fins de semaine, qui sont toujours plus denses, et le reste de la semaine ou presque, j'étais tranquille. Après, j'ai demandé à changer, car je voulais des nuits plus calmes pour pouvoir lire et étudier. Maintenant, cela m'est égal. C'est en fonction du planning et il m'arrive de devoir venir à l'improviste pour remplacer un étudiant malade ou indisponible. »

« Non, ce n'est plus seulement un « job alimentaire ». Bien sûr, cela m'apporte un complément de revenu indispensable, mais je me suis pris à aimer ce métier et cela me serait difficile si je devais l'arrêter. Je ne prétendrai pas qu'il m'est devenu nécessaire pour ma création. Je n'utilise pas ce que je vis la nuit dans cet hôtel pour ma création. C'est autre chose qui se passe. Ce que je vais vous dire va vous sembler ridicule, mais c'est la nuit dans cet hôtel que je me suis dit pour la première fois que je n'étais pas seul au monde. Ce n'est pas une métaphore, comme quand on dit à quelqu'un qui est égoïste : « tu n'es pas seul au monde ! » On sait bien qu'il y a d'autres gens sur la planète. On en connaît même certains. On sait dire leur nom. On sait nommer les relations que l'on a avec eux : père, mère, frère, sœur, cousin, cousin lointain, voisine, voisin, ami... Quand on y réfléchit, les catégories qui permettent de décrire ces liens sont assez peu nombreuses, même si elles semblent pouvoir exprimer toutes les nuances de ces liens : meilleure amie, voisin du dessous, pharmacien d'à côté. Mais, tout cela est assez frustre. Dans l'hôtel la nuit, il y a deux catégories : client.e ; non client.e. Cette dernière catégorie est la plus difficile. La nuit, il y a toujours des gens qui cherchent à s'introduire dans les hôtels. Il faut savoir les repérer et les en dissuader et reconnaître le client, un peu perdu, désorienté, qui passe sa première nuit en dehors de chez lui après une rupture amoureuse et celui que l'on retrouverait couché au fond du couloir sur la moquette parce qu'il n'a pas ou plus d'argent et qu'il ne veut pas ou ne sait pas dormir dans la rue. Ils se ressemblent beaucoup. »

« Oui, il m'est arrivé de faire semblant parfois de me tromper et de laisser entrer quelqu'un qui ne le devait pas. Je ne le fais pas souvent, sinon je ne serais plus là. Mais, parfois, j'ai su que ce soir-là, c'était une question de vie et de mort. Je ne sais pas bien l'expliquer. Après plusieurs années à voir des gens rentrer à l'hôtel la nuit, on sait cela. On pourrait presque repérer celles ou ceux qui vont faire des tentatives de suicide dans la chambre. J'ai eu trois suicidés. Deux hommes et une femme. Le dernier, c'était un homme. J'avais lu la détresse dans son regard. Je n'ai pas voulu être importun. Il avait demandé à être réveillé à 6 heures. Il était rentré à 3 heures. J'ai commencé à appeler à 5 heures. J'avais un doute. Il n'a pas répondu. Je suis monté. J'ai appelé les pompiers. Il était inconscient. Ils l'ont emmené. Je n'ai jamais voulu savoir s'ils avaient pu le ranimer. »







page 140
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4ème de couverture


Daniel Diégèse est allé à la rencontre de celles et de ceux qui travaillent de nuit pour leur demander de parler de la nuit. Les clichés habituels tombent les uns après les autres. La nuit n'est pas mystérieuse. Elle n'est pas inquiétante. Elle ne fait pas peur. Le plus souvent, celles et ceux qui travaillent la nuit, qui « font la nuit » préfèrent cela à travailler le jour. « On est plus tranquille » est la phrase qui revient le plus souvent.
C'est cette tranquillité que Daniel Diégèse va interroger, et l'on connaît sa perspicacité et son talent pour faire parler les autres en les amenant sur des terrains pour eux inusités. Sans surprise, la nuit des gens de la nuit est le temps d'une construction de soi plus intense que le jour. On n'est pas différent ni autre, mais plutôt d'une intensité plus forte. Les rires sont plus sonores et la fatigue est une malédiction. C'est par l'intensité que la nuit s'oppose au jour, et non par la lumière ou l'absence de lumière.
C'est ainsi que l'auteur parvient peu à peu à faire philosopher ces travailleurs et ces travailleuses de la nuit, à les conduire sur le terrain de l'essence et de l'existence, par un glissement progressif du langage qui ne cesse de nous étonner. La nuit est bien le moment de la pensée. C'est cela que nous montre Daniel Diégèse, à nous donner envie de ne plus jamais passer nos nuits dans le sommeil.
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