Diégèse jeudi 23 mai 2019



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Ressassement 143



Gustav Diégèse







Je suis épuisé. Je ne pensais pas que me débarrasser de ces « rendez-vous manqués » allait me prendre autant de temps. Et encore, j'ai décidé de ne traiter que les parisiens. S'il fallait que je parcoure le monde ou même seulement la France, il me faudrait encore plus d'énergie, d'argent et de temps pour ce faire.


J'ai gardé les pires pour la fin. Les pires, ce ne sont pas ceux des séparations et surtout pas des séparations tonitruantes, et surtout pas ce jour où j'avais reçu de toi ce verre d'eau. Qui de nous deux s'était senti le plus ridicule ? Nous n'en avons jamais parlé et nous ne nous voyons plus pour en parler aujourd'hui. Je ne sais même pas si tu es toujours en vie. Ce rendez-vous manqué-là, je l'ai laissé il y a déjà plusieurs semaines dans ce café proche de la gare Saint-Lazare, que j'ai retrouvé sans difficulté. Je l'ai laissé dans l'espèce d'arrière-salle où nous avions abrité notre dispute. Il n'a pas demandé son reste. Il doit encore y être. J'avais déjà enlevé l'emballage de la honte et celui de la vexation depuis longtemps, si bien qu'il était plus léger. J'avais même nettoyé toute trace de sentiment amoureux. Il était tout propre, comme une scène de film. C'était d'ailleurs sans doute une scène de film que tu avais maladroitement tenté de reproduire. Tu adorais les scènes et je les subissais. J'avais déjà décidé à l'époque de ne jamais faire de scène. Maintenant, je crois que j'aimerais avoir assez d'énergie amoureuse pour en faire, mais cela me semble inaccessible, autant que de courir un marathon ou de gravir une paroi rocheuse à mains nues. Je m'imagine assis dans un café et, au milieu d'un échange crispé, te jeter un verre d'eau en pleine figure et me lever brusquement, tournant sur moi-même pour disparaître sans regarder surtout comment tu essuies ton visage avec la mauvaise serviette de papier blanc apportée avec le croissant un peu rassis à cette heure de la journée. Je suis fatigué à cette seule idée et j'espère même ne jamais voir de film qui comprenne une telle scène.


Aujourd'hui, je vais régler des rendez-vous manqués importants, sérieux, lourds à porter, encore empaquetés de tous leurs regrets et de cet emballage de tristesse qu'on n'arrive jamais vraiment à jeter.

Je retourne dans ce café près de Palais-Royal. J'y allais souvent à une époque en sortant du Louvre. Il y a cette table juste derrière la vitrine et cette disposition curieuse des chaises de la terrasse qui fait que l'on peut être assis à côté de quelqu'un que l'on ne connaît pas, séparés par une vitre. Je crois que malgré les années, je vous reconnaîtrais. Nous avions échangé un sourire. J'étais parti soudainement après avoir payé mon café. Je n'étais pas pressé, mais ce sourire bouleversant m'annonçait tant de mystérieuses aventures que j'avais préféré me donner pour prétexte de ne pas pouvoir manquer cette séance de cinéma.








page 143
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4e de couverture


Le « re » ! Ce pourrait être le titre du dernier livre de Gustav Diégèse. Car, à bien y réfléchir, nous devons nous méfier de tout ce qui se répète, de tout ce que nous répétons et qui prend pour nous une valeur négative sinon néfaste. Gustav Diégèse, dans ce roman intime et cruel, nous donne le récit de tous ces conflits qui nous habitent et qui prennent le nom et la forme d'une répétition : remords, regrets, rancœur...
« Les regrets, ça va droit au cœur / et ça y reste jusqu'à c' qu'on meure » chantait Daniel Darc en 2004. C'est ce refrain que fredonne sans cesse le narrateur de Ressassement. On comprend qu'il est à la retraite et qu'il se demande ce qu'il va bien pouvoir faire de ce temps qui lui reste avant de mourir. Il n'a jamais été très fort en amitié, et encore moins en famille. Il est donc seul et s'identifie sans doute à son chanteur préféré. Il décide alors de se débarrasser de tout ce qui en lui est de l'ordre du ressassement et invente une méthode originale. À l'inverse d'un théâtre de mémoire où l'on place des souvenirs pour mieux se les rappeler, la ville de ses promenades devient un théâtre de l'oubli définitif de tout ce qui l'encombre et l'empêche de vivre heureux. Il abandonne sur un pont tel vieux regret, au bout de la rue ce souvenir mal commode dont il garde un peu de honte.
Une merveilleuse leçon de vie qui traverse la seconde partie du vingtième siècle et le début de celui-ci.
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