Diégèse dimanche 26 mai 2019



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Avec un peu d'avance 146



Mathieu Diégèse


La Villa Air Bel

J'avais dû retenir par cœur l'itinéraire qu'il fallait emprunter à partir de la gare Saint-Charles pour rejoindre la Villa Air Bel. J'avais été incité à prendre le tramway. Cela m'avait inquiété car une voiture de tramway se transforme rapidement en souricière lors des contrôles inopinés de la police de Vichy. On m'avait répondu qu'en plein mois de juillet, un homme marchant sous le soleil avec un sac attirerait plus facilement l'attention qu'un homme avec un cageot dans le tramway. Je m'étais rangé à cet argument et bien m'en avait pris. En effet, depuis la gare Saint-Charles, le tramway n'avait fait quasiment que monter. J'avais pensé que l'on suivrait la vallée de l'Huveaune, mais ce n'était qu'en partie vrai. Il faut toujours compter avec les collines à Marseille et la route la plus courte est rarement la plus facile.

J'avais été très attentif au nombre d'arrêts du tramway. Ce n'était pas une époque propice au tourisme et un homme visiblement étranger et inquiet de ne pas manquer l'arrêt aurait pu sembler suspect. Le quartier de la villa était celui de La Pomme. C'était là qu'il fallait descendre et passer sous la ligne de chemin de fer, celle qui mène à Aubagne avant de continuer jusqu'à Cassis, La Ciotat, Bandol... Je me souvenais de ces noms de ville qui, quelques étés plus tôt, celui de nos vacances, des premiers congés payés, résonnaient comme autant de destinations de plaisir. Nous nous étions alors, pourtant, arrêtés à Marseille, accueillis rue Sainte par les peintres de la Maison de la Culture. Il y avait alors une exposition d'Ambrogiani, « Ambro », comme on l'appelait là-bas, du surnom que lui avaient donné les ouvriers du journal La Marseillaise, à deux pas, « Ambro » le facteur. Il travaillait avec le groupe des Peintres prolétariens. Presque tous élèves de Cadenel. On y trouvait Auguste, Ferrari, Finaud, Sape, Serra, Toncini, mais aussi Fraggi, Tognetti, Lombardi ou encore Baille. On avait passé de bons moments à parler peinture et politique et à boire des coups sur le Vieux Port ou au Peano, le café des artistes.

En cet été 1941, l'ambiance était différente, à Marseille comme partout en France. Arrivé de la zone occupée, on m'avait d'abord proposé de travailler au Panier dans la coopérative Le Fruit Mordoré. C'était une coopérative fondée par le comédien Sylvain Itkine, membre du Parti ouvrier internationaliste avec quelques-uns de ses camarades. On y fabriquait des confiseries à base de noisettes, de dattes et d'amandes. Ce sont ces bouchées nommées Croque-fruits qui firent sa renommée, car elles n'étaient pas soumises au rationnement et tenaient bien au corps. Je sais que Serge Itkine a été plus tard assassiné par la Gestapo. Mais, je n'avais pas voulu travailler là. En tant qu'artiste juif, je ne voulais pas que les camarades soient inquiétés à cause de moi. Je devais quitter ce pays et Marseille au plus tôt et pour cela, il n'y avait qu'un moyen : rejoindre l'Américain Varian Fry à la Villa Air Bel, cette grande demeure remplie d'intellectuels et d'artistes et que l'on appelait parfois « le château Espère-Visa ». C'est donc là que je me rendais pour tenter de convaincre Varian Fry de me faire partir.

Après avoir passé la ligne de chemin de fer, il fallait monter par un sentier caillouteux jusqu'à la maison. Le portail était ouvert. Un homme vêtu de blanc sommeillait à l'ombre du porche, le chapeau sur le visage. Entendant des pas, il s'était redressé brusquement et j'avais alors reconnu André Breton. L'aventure ne faisait que commencer.


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