Diégèse lundi 27 mai 2019



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Une étrange couleur jaune 147



Gustav Diégèse







Cela faisait quelques années que l'on cherchait à reconstituer le salon jaune des Rougon, ce salon qui est en quelque sorte le personnage principal du premier volume des Rougon-Macquart  de Zola : La Fortune des Rougon. Les édiles de la ville s'enorgueillissaient qu'elle soit le modèle de la ville de Plassans, cette ville imaginaire où Zola fait naître la lignée qui trame ses romans. Et peu importe que la ville soit présentée comme une ville odieusement bourgeoise peuplée d'arrivistes réactionnaires  ridicules et sans vergogne, depuis qu'il est usage d'essayer d'attirer le touriste avec presque tout et surtout n'importe quoi, le conseil municipal en son entier avait décidé cette reconstitution grotesque de la maison de la rue de la Banne. On se souvient que c'est dans cette rue qu'habitait au moment du coup d'État de 1851 cette famille qui, à force de subterfuges et de trahisons allait profiter des événements et commencer à s'enrichir grâce à la mort du receveur particulier, mais surtout grâce à leur fils, Son Excellence Eugène Rougon, proche de l'Empereur Napoléon III. Un volume lui sera d'ailleurs entièrement consacré.

Il fallait d'abord choisir la maison. La Ville a d'abord préempté une de ces maisons à trois fenêtres typique de l'architecture urbaine de ces villes de Provence, puis, une fois celle-ci acquise, elle a solennellement rebaptisé la rue pour lui donner le nom de celle du roman de Zola. Ce n'était pas mal vu, car, on pouvait, à la lecture du texte de l'écrivain dreyfusard retrouver quelques éléments du roman, après avoir fait abstraction, certes, des enseignes tonitruantes qui proposent des kebab ou de la manucure. Une fois la maison acquise, restait l'ameublement du salon et surtout la définition du jaune de ce salon jaune. Une délégation composée du président de la société d'histoire de la ville et du conservateur du musée des traditions et des arts se rendit en grand appareil à Paris rencontrer les spécialistes de l'Institut national du Patrimoine, de l'Institut national d'histoire de l'art, de la Bibliothèque nationale de France et même du Mobilier national. Ils revirent avec quelques conseils et quelques gravures des salons petit-bourgeois du milieu du dix-neuvième siècle, sentant bien qu'on les avait trouvé un peu « province » et que, sans l'intervention vigoureuse du député de la circonscription, proche de la majorité gouvernementale, on ne les aurait pas reçus. Il leur avait fallu rester une dizaine de jours à Paris pour voir tous ces grands spécialistes, ce qui était un record.

Le lendemain de leur retour, le quotidien d'opposition s'amusait en grinçant de cette délégation dépêchée pour engager la reconstitution d'un salon que Zola présente dans son roman comme éminemment laid et peuplé de personnages vils et ridicules. Le journal titrait « Qui se ressemble s'assemble », assimilant la municipalité actuelle à cette bourgeoisie frelatée qui avait contribué à tuer la République. Il en aurait fallu davantage pour entraver les projets de la mairie, et surtout celui-ci qui entrait dans un vaste plan de reconquête, non de Plassans, mais du centre-ville dégradé. On sait ce que cela signifie dans la France de ce début de vingt-et-unième siècle : en chasser les populations pauvres d'origine immigrée pour y faire venir des boutiques de luxe et des investisseurs qui transformeront les taudis en logements offerts à la location saisonnière en ligne. Et peu importait que la visite du salon jaune de la pauvre Félicité Rougon n'allât pas déplacer les foules. Il fallait donner des signaux, et quitte à trouver un signal, autant trouver un signal réactionnaire.







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