Diégèse lundi 18 mars 2019


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Romanesque 77



Noëmie Diégèse







Je reçois Madame M. en consultation le lundi à 8 heures. Il faut qu'elle soit au bureau à 9 heures. Nous n'aurons pas beaucoup de temps, me prévient-elle. Je note qu'elle me dit cela et je comprends que Madame M. n'aime pas perdre la main. J'apprendrai qu'elle est cadre dirigeante dans une entreprise commerciale. Elle peut évidemment arriver à 9h30 sans aucun préjudice, mais Madame M. n'aime pas qu'on lui dicte ce qu'elle a à faire. À l'évidence, si nous écrivons son roman, elle devra en être le personnage principal. Je me souviens d'une cliente qui était au commencement du travail à son strict opposé. Effacée, elle ne voulait apparaître qu'en arrière plan des scènes que nous construisions ensemble. Elle était pourtant la personne la plus autoritaire que j'ai eu à connaître. Si elle n'était pas dans l'histoire, c'est parce qu'elle voulait être le narrateur démiurge de cette histoire et son fantasme était de savoir tout ce qui se passait dans la tête de chacune et de chacun de ses proches, même quand elle n'était pas là. Madame M., elle, veut être sur la photo. Elle m'explique qu'on a tenté tellement de fois de la rabaisser, de la faire sortir du champ, de la mettre dans un coin, sinon au placard, qu'elle tient à cette place de personnage principal de sa propre vie. Madame M. est mariée. Elle a trois enfants, dont une au lycée, une à l'université et le plus grand dans la vie active, cadre dirigeant comme sa mère après des études dans une école de commerce réputée. La même que sa mère, aurais-je noté si j'avais été psychologue.

Mon travail de coach en « narratisation » de vie ne soigne pas, ne soigne de rien, ne délivre de rien. Il consigne, mais agence. J'explique souvent que toute vie peut être le support d'un roman : nul besoin de besoin de voyager tout autour de la planète, ni de prendre des « selfies » dans des lieux touristiques ou au bord de piscines à débordement d'hôtels de luxe. Je peux bâtir un roman avec une personne qui prend le même bus chaque matin, ou le même train, qui fait le même trajet, fait ses courses de la semaine toujours au même endroit. C'est même moins difficile que d'écrire un roman sur la base d'un week-end à Venise ou à New-York. Heureusement, la télévision m'a beaucoup aidé. Quand, dans les années 2000, la télé-réalité a fait son apparition à la télévision française avec une émission comme « Le Loft », des millions de personnes qui pensaient que pour « faire une histoire, il fallait qu'il se passe quelque chose » ont soudainement perçu qu'il n'en était rien. Nous commençons d'ailleurs souvent comme cela : « faisons comme si vous étiez dans une émission de télé-réalité » Assez vite, mes client.e.s en viennent ainsi à considérer que leurs publications sur les réseaux sociaux sont la bande-annonce d'une émission continue dont il conviendra cependant de corser le scénario en ne gardant que quelques scènes, mais pas toujours celles qu'ils croient les plus intéressantes.







page 77
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4ème de couverture


Ma vie est un roman. C'est comme dans un roman.
Qui n'a jamais pensé cela ?
Roman d'amour ou roman noir, roman à l'eau de rose ou roman de gare, drame romanesque ou comédie... Tous les genres du roman depuis que le roman existe peuvent être convoqués pour construire un moment ou une séquence biographique.
Et pourtant,  un auteur à la tâche, et payé à la ligne, transformerait-il en roman ce qui peut sembler romanesque, que, cela ne rendrait pour autant pas ce roman lisible, ni surtout lu. Et cela peut sembler particulièrement injuste.
Alors, il y a celles et ceux qui en rajoutent pour tenter de donner du piment, voire seulement de l'intérêt, à ce qu'elles, ce qu'ils sont en train de vivre sous l'œil un peu las de celles et de ceux qui les entourent.
Mais, le plus souvent, cela ne suffit pas.
Le personnage principal du dernier roman de Noëmie Diégèse n'est pas un de ces personnages qui tente désespérément de faire de sa vie un roman, mais un coach en romanesque qui accompagne ses clientes et ses clients dans la fictionnalisation de leur existence. Les scènes sont pathétiques et drôles, tout à la fois terribles pour ce qu'elles disent de l'intense désir de rêve de nos sociétés ultra médiatisées.
Lisez ce roman. Ce sera peut-être le dernier.
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