Diégèse vendredi 29 mars 2019



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Une question d'honneur 88



Daniel Diégèse







Tenir son rang
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Les différentes acception du mot « rang » et les expressions qui leur sont liées peuvent décrire assez finement nombre de rapports hiérarchiques et fonctionnels au sein d'une organisation française. Les définitions que nous utiliserons ici proviennent du Centre national de ressources textuelles et lexicales, le CNRTL et plus précisément du « Trésor de la langue française informatisé. »

Curieux terme que celui-ci qui viendrait du vieux francique « *hring » signifiant « cercle, anneau. » Première bizarrerie, car, il ne vient pas à l'idée aujourd'hui de se représenter un cercle quand on imagine un rang, mais plutôt une file rectiligne. Pour autant, dans le vocabulaire militaire, « rang » s'oppose justement à « file, » le rang étant de flanc à flanc et la file de la tête à la queue.

Mais, que dit « rang » de la hiérarchie ? Tout et son contraire. Le « rang, » ce sont les soldats et même la soldatesque, et pour grimper, il faudra donc « sortir du rang » et si l'on a des velléités d'indépendance d'actes ou même seulement d'esprit, on vous fera vite « rentrer dans le rang. » Bref, il s'agirait, quand on évoque le « rang, » de la masse indistincte des sans-grade. Certes, mais pas seulement, même quand on n'est pas au premier rang, car, quand on « occupe un rang, » et surtout « un certain rang, » c'est généralement que l'on a une position élevée dans la société et c'est d'ailleurs pourquoi il faut alors « tenir son rang. »

Que nous disent ces variations sur le terme « rang » en français ? Si « tenir son rang » évoque bien sûr l'aristocratie, ce n'est que par dérivation de l'usage du terme « rang » pour la chose militaire. L'organisation de la société par « rangs » est donc une organisation où la position hiérarchique prédomine sur toute autre forme de considération.

C'est ainsi que le choix des places à la sortie de l'École nationale d'administration s'effectue selon son « rang » de sortie, mérite éphémère dont les conséquences vont cependant demeurer pendant toute la carrière professionnelle du ou de la fonctionnaire. Dans l'imaginaire militaire, la hiérarchie ne peut être contestée, mais, chaque position, au sein du système hiérarchique est également honorable et honorée. L'organisation de l'entreprise française garde les traces de ce présupposé d'honneur, même si le taylorisme, assimilant la main d'œuvre humaine à la machine, a sans doute contribué à estomper sinon à effacer ce à quoi on « mettait son point d'honneur. » Pour autant, le modèle sous-jacent de l'organisation française, que ce soit au sein de l'entreprise, de l'administration et aussi de l'école, demeure un modèle militaire. L'honneur qui y prévaut est directement lié au rang que l'on occupe et passer d'un rang à un autre est rendu difficile et souvent mal vu. Cela s'oppose évidemment à d'autres formes d'organisations où prévalaient la cooptation, la solidarité et la direction par la valeur, l'expérience et les compétences, tel que le compagnonnage.







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4e de couverture


En 1989, Philippe d'Iribarne publiait un livre devenu depuis un classique de la sociologie et du management : La Logique de l'honneur. Dans cet essai très documenté, Daniel Diégèse, sociologue et philosophe, revient trente ans plus tard sur les pas de son aîné pour tenter d'ausculter les administrations et les entreprises françaises à l'aune de ce concept étrange : l'honneur.
On se souvient que Philippe d'Iribarne avait décelé qu'en plein coeur des « Trente glorieuses », les refus et les consentements des employés étaient enracinés dans les traditions françaises du travail marquées par les corporations. Ainsi, l'ouvrier ne pouvait pas facilement déroger à son rang en acceptant, par exemple, de devenir cadre, alors qu'il ne voyait pas d'obstacle à devenir contremaître.
Ce que montre Daniel Diégèse à l'issue de son enquête est passionnant. L'honneur n'a pas disparu de l'organisation du travail, mais il prend des formes différentes depuis que nombre d'emplois subalternes ont été pourvus par l'immigration, puis par des personnes issues de l'immigration. La pratique intensive des médias, et, depuis peu, des médias en ligne a aussi un impact important sur les circuits de l'honneur dans les entreprises.
Un livre que tous les managers devraient lire, après avoir relu d'Iribarne, cela va sans dire.
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