Diégèse samedi 2 novembre 2019



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Content du soir venu 306



Mathieu Diégèse







Il allume son ordinateur. Comme chaque matin, la synchronisation avec plusieurs applications de son téléphone s'effectue automatiquement. Le logiciel de classement des photographies lui propose de visionner les clichés pris à la même date les années précédentes. Il se laisse aller à cette facilité du souvenir.


Cinq ans auparavant, il plantait en pleine terre un buis acquis le matin même dans une jardinerie des abords de la ville. Il a pris l'habitude de photographier les plantes qu'il achète ainsi que les étiquettes qui les accompagnent. Le buis en question était un Buxus sempervirens, ce qui signifie, sans que l'on ait besoin de beaucoup de latin : « toujours verdoyant », terme que l'on applique aussi à certains chèvrefeuilles ainsi qu'aux joubarbes des toits.

Il se souvient parfaitement de ce petit buis, qui avait rappelé des souvenirs d'enfance. Il ne savait pas, petit, si n'était béni que le buis que l'on achetait à l'église le dimanche des Rameaux ou si tous les buis des jardins étaient d'emblée bénis. Ainsi, pendant ses jeux de cache-cache d'enfant, dans l'immense parc de ses grands-parents, il hésitait toujours à agripper les buis de la pente rude qui menait au canal, de peur que ce ne fût un blasphème. Ce n'est que plus tard qu'il avait compris qu'il fallait une cérémonie particulière pour que le buis fût sacré. Mais, peu lui importait en fait, depuis cette époque lointaine, le buis avait gardé pour lui un peu de cette sacralité potentielle qui faisait qu'il le respectait tout particulièrement parmi les plantes du jardin.

Le petit buis est mort assez rapidement, emporté dans son premier printemps par l'odieuse et insouciante pyrale du buis aux chenilles voraces. Il était absent de chez lui ce printemps-là, retenu dans une maison de rééducation après une mauvaise chute. Il avait demandé à un voisin d'arroser, mais ce dernier, encore plus âgé que lui, n'avait pas réagi assez vite pour empêcher le désastre, qu'il n'avait d'ailleurs pas même remarqué.

Quand il était rentré chez lui, au début de l'été, c'était la première chose qu'il avait remarquée, avant même les herbes qui commençaient à disjoindre les pierres de la terrasse. Le buis était mort. Il n'y avait plus rien à faire. Il ne l'a jamais remplacé. L'automne suivant, il a choisi un houx crénelé. Le vendeur lui avait proposé un chèvrefeuille à feuilles de buis, mais il avait jugé la feinte trop peu loyale. Il lui avait aussi suggéré des buissons d'ifs, alternative possible au buis pour les parterres classiques. Il se promit d'aller voir par quoi la Ville avait remplacé les buis du parc de sa grand-mère. Le domaine avait été cédé près de trente ans auparavant, la famille ne pouvant régler les droits de succession. Mais, à peine le projet formé dans son esprit, il sut qu'il n'irait pas. L'évocation de ce petit buis mort avait suffi à assombrir sa journée.







page 306
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4e de couverture


Il ne se souvenait jamais de l'étymologie du terme « nostalgie ». Il reprenait alors le dictionnaire, inlassablement, et lisait : « formé du grec « νο ́στος : retour » et de « αλγος : douleur, mal ». Mais, lui, avait depuis longtemps éradiqué toute nostalgie en lui. Il se souvenait de son passé comme on se souvient d'avoir fait les courses pour préparer le repas du soir. Ce qui lui avait manqué avait le statut de cette épice rare qu'on n'a donc pas trouvée au supermarché du coin et dont on va très bien se passer pour cuisiner ce plat que l'on aime. Au besoin, on la remplacera par autre chose et personne n'y verra rien.
Le personnage principal de ce roman de Mathieu Diégèse côtoie la sagesse, pour ce en quoi il considère son passé sans aucun affect. De cela, il sait que c'est passé et ne veut, ni bientôt ne pourra, lui attribuer d'autres qualités que celle d'être passé. Il n'y a plus de souvenirs agréables ni de souvenirs désagréables. Il n'y a que des souvenirs, dont, à mieux y réfléchir, on peut très bien se passer pour peu que l'on ait un jardin à s'occuper et quelques livres à méditer.
Voici un livre qui rendrait presque le projet de vieillir agréable, sinon enviable... Sauf que... Que se passerait-il si cette mécanique d'un sage détachement se détraquait soudainement ?
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