Diégèse mercredi 6 novembre 2019



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Un silence épouvanté 310



Mathieu Diégèse







Quand on est reporter de guerre, on n'est pas reporter de guerre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je ne parle pas ici des virées vers l'arrière, loin des lignes de front, de ces jours de repos pris sur l'horreur avant d'y retourner. Je reviendrai sur ces jours-là qui ne font pas oublier le front, bien au contraire. Ils le cristallisent. Pire, Ils lui confèrent sa réalité. Quand on est sur la ligne de front, il n'y a pas de ligne de front. C'est au mieux une abstraction sur la carte. On sait à peu près où l'on est. On entend régulièrement des déflagrations. Les fixeurs nous disent où ça tombe, où l'on se bat, un peu comme quand on est à la campagne et que l'orage gronde et que l'on dit, malgré tout rassuré : « ce n'est pas tombé loin ! » Mais la ligne de front n'est pas une ligne. S'il fallait trouver une métaphore pour la représenter, on pourrait parler d'un nuage. Le front est un nuage de points, un nuage de cratères, un nuage d'exactions. C'est donc paradoxal. La ligne de front prend sa réalité quand on en est éloigné et devient métaphorique quand on y est.

Un soir, j'étais avec plusieurs consœurs et confrères dans un village qui venait d'être repris par l'armée régulière. Nous avions décidé de bivouaquer dans l'ancienne maison commune. Les pièces y sont souvent plus vastes et la maçonnerie plus solide. Ce dernier point relève cependant de la superstition, car rien de très solide ne peut résister à un missile, même aussi rudimentaire qu'un missile SCUD, même un missile SCUD d'il y a une trentaine d'années. Cette fois-ci, ce n'était pas la maison commune, mais une maison d'habitation de deux étages ; sans doute celle d'un notable local. Il n'était pas question de la visiter. Il s'agissait seulement de passer la nuit en faisant un tour de garde entre nous pour pouvoir réveiller les autres ou déguerpir si la situation évoluait défavorablement. L'ambiance était presque joyeuse. Nous nous connaissions toutes et tous et nous étions alors comme des travailleurs de guerre heureux d'avoir terminé leur journée. Nous n'avions pas encore d'appareils photographiques numériques et ne pouvions en conséquence nous montrer les clichés pris pendant la journée. Mais, nous avions quelques enregistrements que nous pouvions écouter avec l'aide du traducteur. J'étais particulièrement fatigué, pour avoir beaucoup marché dans des villages supposés libérés la veille ou l'avant-veille par l'armée régulière. On nous avait assurés qu'ils avaient été « nettoyés » de tout cadavre et que les blessés avaient été transportés à l'arrière pour y être soignés. Nous avions fait semblant de le croire.

Nous étions donc dans cette grande maison. J'ai cherché un coin pour passer la nuit et tenter surtout de dormir un peu. Il y avait un étage, mais, dans ces cas-là, on ne dort jamais à l'étage, sauf s'il y a un escalier extérieur... et encore. J'ai poussé une porte. C'était à l'évidence une chambre d'enfant. Il y avait encore des dessins accrochés aux murs, des dessins d'enfant. De tous les fantômes, les fantômes d'enfants sont les plus difficiles à conjurer et les dessins d'enfants sur une ligne de front ne s'oublient jamais.







page 310
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4e de couverture


Léonard Granier est grand reporter et reporter de guerre. Tout au long de sa longue carrière, il a été dépêché vers d'innombrables scènes de désolation, catastrophes naturelles, conflits armés, massacres insensés. Léonard n'est pas photographe, mais reporter de la presse écrite. Qu'est-ce que cela fait à une vie d'avoir relaté pendant des décennies d'aussi nombreuses formes de la tragédie humaine ?
Mathieu Diégèse, écrivain et philosophe s'en est entretenu avec Léonard Granier et ce livre est celui de ces entretiens. Au milieu de l'horreur, toujours semblable et toujours nouvelle, on y côtoie la plus grande délicatesse et la plus grande pudeur.
Un Silence épouvanté est le livre de la misère et de la grandeur humaine, qui dit aussi ce qu'est l'information et ce qu'elle pourrait être, qui parle du courage et de la peur. C'est ainsi le livre tragique de l'aventure humaine. Comment s'échapper des cauchemars pourtant bien réels ?
Quelles forces intérieures Léonard Granier a-t-il dû et pu mobiliser en lui pour chasser ces innombrables fantômes ?
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