Diégèse mardi premier octobre 2019



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Un éclairage nouveau 274



Mathieu Diégèse







Ce matin-là, il avait été réveillé très tôt, trop tôt, sans raison particulière, lui qui pouvait dormir jusqu'à la fin de la matinée quand aucune obligation ne le tirait du lit sur l'insistance d'un réveil tonitruant. Machinalement, il s'était saisi de son téléphone mobile posé sur la table de nuit. Il y avait un message. Mais, ce n'était pas cela qui l'avait réveillé. Ce n'était pas possible. La fonction « vibreur » du téléphone n'était pas activée. C'était un message de son père : « Néné est au plus mal. Viens vite. Les médecins disent que c'est imminent. » Il se prit à penser qu'un lecteur qui ne saurait pas qui était « Néné » aurait pu penser qu'il s'agissait d'une naissance, n'eût-ce été le début de la phrase, bien sûr.

« Néné »... il était le seul à l'appeler ainsi depuis la toute petite enfance. Il sut gré à son père de ne pas lui avoir écrit « ta grand-mère est au plus mal ». Il était étonné cependant que son père utilisât ce surnom dans un message instantané. Il y vit un signe de tendresse, ce qui était assez inhabituel chez lui.
Peu à peu, le soleil se levait en ce début d'automne. Il lui faudrait environ quatre heures depuis Fontainebleau pour rejoindre Fougères. Il connaissait très bien la route et n'aurait su compter le nombre de fois qu'il l'avait empruntée depuis l'enfance. Il traverserait Pithiviers, délaissant le contournement de la bourgade, pour acheter un de ces gâteaux éponymes, comme ses parents avant lui le faisaient quand la famille rejoignait la Bretagne. Cette mort annoncée ne devait pas le conduire à négliger les rituels et tant pis si la seule idée d'être tout à l'heure dans cette même boulangerie-pâtisserie, qui n'était peut-être pas la meilleure, mais devant laquelle il était aisé de se garer, provoquait une grande émotion. Ce rite aussi, il ne le changerait pas. Il vérifia cependant quelle était la boulangerie qui, cette année-là, avait remporté la médaille d'or du concours de la Confrérie de l'Authentique Pithiviers. Le journal La République du Centre le rassura. Une fois encore, c'était cette même boulangerie de son enfance qui l'avait remportée. Puis, il reprendrait la route, cette longue transversale du Gâtinais, au chapelet de petites villes dont les noms l'amusaient tant quand il était petit : « Bazoches-les-Gallerandes », « Chaussy », « Allaines-Mervilliers » et enfin la fameuse « Viabon », source inépuisable de plaisanteries. Il savait que ce voyage doublement proustien dans la toponymie française s'achèverait d'ailleurs à Illiers-Combray et que c'est là qu'il s'engagerait sur l'autoroute A11 dite « L'Océane ». Il faudrait convoquer d'autres textes que La Recherche pour apprécier la toponymie des aires d'autoroutes et des panneaux touristiques brunâtres qui transforment le paysage en parc d'attraction potentiel. Il se souvient avoir fait le voyage sans prendre l'autoroute, mais en traversant Chartres et Nogent-le-Rotrou, mais cela prenait une bonne heure de plus, sinon davantage, et cette fois, il ne le pouvait pas.

Il se leva, s'habilla aussi sobrement que possible. Il était sept heures déjà et le rond-point de l'Obélisque serait déjà encombré. Il prendrait la route d'Orléans qui va droit au sud avant d'obliquer vers l'ouest à La Chapelle-la-Reine. Il ne se sentait pas fatigué, mais triste et un peu anxieux. Le voyage qu'il allait faire lui sembla soudainement interminable.







page 274
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4e de couverture


Et si votre vie n'était pas celle que vous racontez et que vous vous racontez ? Vous fondez votre identité, n'est-ce-pas, sur des faits, les plus précis possibles, dont l'agencement constitue votre biographie : vous êtes né.e ici ou là, vous avez habitez par ici ou par là, etc. À mieux y regarder, tous ces faits qui semblent immuables et attestés sont fortuits et parfois bien incertains. C'est ce qui arrive à Rémy dans ce roman de Mathieu Diégèse. Rémy a quarante ans et presque quarante ans de certitudes. Tout va bien pour lui. Il sait qui il est et ce qu'il vaut. Et ce qu'il vaut sur le marché du travail lui permet de vivre une vie très confortable. Un samedi, il va voir sa grand-mère dans cette maison de Normandie où il aimait aller pendant les vacances scolaires. Il y a des souvenirs. Mais, Rémy ne se laisse jamais gagner par l'émotion. Ce samedi-là, il est seul avec sa grand-mère. Il ne peut s'empêcher de penser, quand il l'a voit sur le seuil de la porte qu'elle a beaucoup vieilli. Sans doute assez pour lui raconter quelque chose qui va donner à Rémy un éclairage nouveau sur sa vie.

Mathieu Diégèse signe là un grand roman du doute et de l'amour, un grand roman de vie qui ne vous laissera pas indifférent.e.
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