Diégèse mercredi 2 octobre 2019



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Un Pays de cocagne 275



Gustav Diégèse







Cela fait désormais plusieurs semaines qu'il est au poste de garde de cette institution. Cet emploi provisoire lui a été trouvé par l'association qui l'a aidé à effectuer les démarches pour qu'il obtienne son statut de réfugié. Il a désormais son récépissé. Il sait que la durée de son contrat de travail ne pourra pas excéder six mois. L'Ofpra a hésité, le concernant, entre un statut de réfugié « simple » et un statut de réfugié constitutionnel, aux termes du préambule de 1946 de la Constitution française de 1946, dont il sait qu'il fait partie de ce que l'on nomme le « bloc de constitutionnalité ». Il le sait, parce qu'il a étudié à l'Université le droit constitutionnel de plusieurs pays européens en s'attachant particulièrement à la manière dont sont articulés ces textes constitutionnels avec les textes européens. C'est même le sujet de sa thèse. Les articles qu'il a publiés en faveur d'un changement radical de la Constitution de son pays pour y intégrer le respect des droits humains auraient pu être suffisants pour obtenir le statut de réfugié constitutionnel. Mais, on lui a demandé d'autres preuves moins universitaires, qu'il n'a pas su ou pas voulu donner.


Bien sûr, tous les employés qui passent devant lui le matin ne savent pas qu'ils passent devant un spécialiste du droit constitutionnel, ni même devant un juriste, ni même, sans doute, devant quelqu'un qui sait lire. Il s'amuse parfois de cette situation caricaturale. Il ne leur en veut pas. Comment le sauraient-ils ? En revanche, ce qui l'étonne, c'est le manque de considération pour sa personne, pas en tant qu'universitaire juriste déclassé par la guerre et les exactions d'un régime scélérat, mais pour sa personne de gardien qui voit passer des personnes matin et soir depuis maintenant près d'un mois et dont beaucoup d'entre elles ne le saluent pas. Dans son pays, le salut est une ardente obligation à laquelle il est impossible de se soustraire et aucun employé, quel que soit son rang dans l'institution ne saurait y entrer sans saluer le gardien, certes, plus ou moins chaleureusement, mais en témoignant toujours de sa présence humaine. Il s'est donc attaché à observer la pratique du salut dans la société française et il est arrivé à la conclusion que la parcimonie avec laquelle les gens se saluent dans la rue pouvaient être le signe d'une civilisation moribonde. Ce signal, qui pourrait être considéré comme un signal faible, est en fait un signal fort du degré de civilisation. Qu'est-ce que faire preuve de civilité si ce n'est débord saluer ? De cette absence de civilité quotidienne, ou de cette civilité réservée à un cercle très restreint de personnes, découlent beaucoup de maux de cette société occidentale si vantée et si fière d'elle-même. C'est aussi parce que l'on ne les salue pas que les personnes âgées meurent seules et oubliées, ce qui, chez lui, ne saurait arriver. En tant de paix bien sûr. En ce moment, la mort frappe sans prévenir jeunes et moins jeunes et ne salue personne.

Évidemment, personne ne lui a proposé de rentrer dans l'institution, mais personne non plus ne sait qu'il connaît parfaitement les collections de ce musée dont il garde une des entrées. Il a bien conscience de concourir à ce que cette institution prestigieuse atteigne un obscur indicateur du contrôleur de gestion pour obtenir ou conserver le label « institution inclusive ». S'il rencontre la directrice un jour, il lui proposera un nouvel indicateur : le nombre de saluts échangés avec les gardiens du musée.







page 275
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4e de couverture


Si l'origine du « pays de cocagne » demeure incertaine, cette contrée où tout est facile, où l'on vit d'abondance sans travailler dans une jouissance perpétuelle demeure fermement ancrée dans les imaginaires occidentaux. Gustav Diégèse, ethnologue, et sans doute devrait on-dire « mythologue », fait le pari, qu'il gagne, que l'idée même de progrès est issue de ce fantasme et que toute la technologie, depuis les temps reculés jusqu'aux robots les plus sophistiqués, n'a d'autre ambition que de se rapprocher de ce fameux « pays de cocagne ». Mais, cet imaginaire n'est pas partagé par toute la planète, et c'est ce que montre aussi Gustav Diégèse. Ainsi, la crise migratoire, crise économique et crise sanitaire est-elle aussi une crise des imaginaires. Quand certains imaginent que le migrant n'a de cesse que de rejoindre un « pays de cocagne », celui-ci, cherchant à survivre, consent quant à lui à cohabiter avec le stupre et la fornication. On n'a jamais produit malentendu plus dévastateur.
Ce livre, assurément, devrait être lu par tout le personnel politique, et notamment celui qui propage le sentiment que l'Occident est assiégé pour ses richesses et pour son système de santé.
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