Diégèse jeudi 3 octobre 2019



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Voyage répétitif 276



Daniel Diégèse







En revenant du lycée, il pense à ce graffiti qu'il a aperçu sur le mur de droite, pas très loin de la sortie : « le 3 juillet, remise des Gérard ». Il connaît bien sûr, quoique assez vaguement, cette émission parodique de remise de prix sur le mode des « César ». Sauf qu'il y a un artiste, nommé César, sculpteur célèbre de la concaténation métallique quand il n'y a pas de sculpteur célèbre qui se nomme Gérard et seulement Gérard. De retour chez lui, il cherche sur l'internet la popularité de son prénom l'année de sa naissance : 1991. Elle est très faible, quelques centaines de bébés, après des milliers dans les années 1950. Il en profite pour vérifier la popularité de son prénom par département français. C'est amusant, la Creuse, où il travaille et habite désormais, est un des départements où résident le plus petit nombre de personnes nommées Gérard. Les logiciels de l'éducation doivent être dotés du sens de l'humour, comme ont d'ailleurs pu le constater les usagers de « Parcoursup ».

Il se décide à appeler sa mère. Depuis la première fois, à l'école primaire, où l'on s'est moqué de lui parce qu'il se prénommait Gérard, il s'était fait la promesse de ne jamais demander à ses parents pourquoi ils avaient choisi ce prénom daté. Il avait fouillé la généalogie familiale sans trouver le moindre Gérard qui pût fournir une explication. Sa mère est née dans les années 1960. Elle était trop petite pour être frappée par l'engouement populaire et féminin pour Gérard Philipe. L'acteur est mort le 25 novembre 1959, plusieurs années avant sa naissance. Quand elle était pré-adolescente, il y avait bien le chanteur Gérard Lenorman, qui chantait d'agréables bluettes. Mais, à en croire les photos de ces années-là, sa mère était plutôt une punkette et il y a peu de chance qu'elle en pinçât pour Gégé...

Il se décide à briser son serment d'enfance et à l'appeler pour lui demander de lui révéler les circonstances du choix de ce prénom. Elle ne fait aucune difficulté pour lui répondre : « J'attendais depuis des années que tu me le demandes. Mais je suis contente que tu aies attendu d'être adulte. C'est très simple. Tu as été conçu dans une grange d'un hameau de Bretagne qui se nomme Gérard, an août 1990. Je me rappelle même très bien que c'était le 2 août 1990, la nuit où Saddam Hussein a envahi le Koweït. Cela nous faisait rire avec ton père et c'est pour cela que de temps en temps, je l'appelais Saddam. Il m'avait envahie. » Gérard coupe court à la conversation. Il n'a pas très envie, ni de penser à Saddam Hussein, ni d'imaginer sa mère culbutée par son père dans le foin. Il aurait encore préféré s'appeler Gérard à cause de Gérard Lenorman. Il cherche un peu sur l'internet d'autres pistes, tombe par hasard sur le clip de la chanson « Là-bas » de Jean-Jacques Goldman avec la chanteuse Sirima dont il ignorait l'existence et la fin tragique par assassinat en 1989. Sa mère aurait tout aussi bien pu l'appeler Jean-Jacques. Mais, il en aurait été fier. Il aime beaucoup Jean-Jacques Goldman. Il s'appelle Gérard. Il vit dans la Creuse. Et ses élèves se foutent de lui.







page 276
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4e de couverture


Gérard vient d'être nommé à son premier poste de professeur de lettres modernes à la cité scolaire Raymond Loewy, place de Bernhausen à La Souterraine. Tout lui semble bizarre dans cette toponymie, du nom de la ville à celui du pionnier du design industriel, sans lien établi avec cette ville, jusqu'au nom de la place, qui porte, sur les hauteurs, le nom d'une ancienne commune allemande. Gérard n'est pas originaire de la Creuse. Il doit se loger. Il trouve un appartement à dix-neuf kilomètres de là, à Dun-le-Palestel, rue de la navette. Il sourit à l'idée d'habiter cette rue, lui qui va justement faire la navette quasi quotidiennement entre les deux communes. Gérard décide de considérer ce trajet comme un voyage, avec ses préparatifs, ses imprévus, ses découvertes. Ce livre est le récit de ces voyages répétitifs mais jamais semblables, de la rentrée de septembre aux premiers jours du mois de juillet. Tout est prétexte à écrire : de l'arrivée sur la départementale 951, pour entamer la longue descente rectiligne de l'avenue du Limousin, aux faubourgs de La Souterraine, où il tourne à droite pour grimper sur le plateau.
C'est bien à une forme d'épuisement du territoire que Gérard se livre, et avec lui Daniel Diégèse, multipliant les références littéraires et picturales dans ce pays aimé des peintres et des écrivains, qui trace depuis toujours ou presque la frontière entre la langue d'oïl et la langue d'oc.
Un succulent voyage en France !
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