Diégèse mardi 8 octobre 2019



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Attendre que ça passe 281



Noëmie Diégèse







C'est bien sûr dans les services d'urgence des hôpitaux que la déflagration temporelle la plus violente entre soignants et patients a lieu et ces services ne peuvent, à bien y regarder, que s'enfoncer dans la crise. Le manque d'effectifs, le manque de moyens matériels ajoute beaucoup à la crise systémique, l'accélère et la renforce. Cependant, l'état de crise est latent, déjà là, car, soignants et patients ne sont pas dans le même espace-temps.

Une personne qui arrive dans le service des urgences d'un établissement de soins, quelles que soient les raisons qui l'y amènent, voit, lit et entend le mot « Urgences ». Si elle est là, c'est que c'est donc urgent. Le dictionnaire nous renseigne : « urgence : caractère de ce qui est urgent, de ce qui requiert une action, une décision immédiate. » Le terme viendrait du bas latin « urgens », signifiant « qui presse ». Voilà donc notre patient pressé, souvent par la douleur et l'angoisse, aussi souvent encore accompagné de proches tout autant angoissés et tout aussi pressés dans un service médical dont le nom même impliquerait qu'ils y trouvassent une réponse immédiate. Patients et accompagnants sont ainsi dans le temps de l'urgence, qui est le temps de l'exceptionnel, de l'inattendu, de l'imprévu, de l'interruption. En outre, par principe et par définition, le patient ne sait pas si c'est grave, mais sait que cela doit être grave puisqu'on l'a conduit aux urgences. Cependant, les soignants quant à eux sont dans un autre temps, qui est d'abord celui du pluriel, celui des urgences. Ce qui, chez le patient, se vit sur le mode de l'incident, de l'accident, de la rupture, comme ces flèches des schémas qui croisent l'axe rectiligne et horizontal du temps pour signifier qu'il se passe quelque chose, qu'il y a événement, cela, chez le soignant, se vit sous la forme d'un élément parmi d'autres d'un flux incessant qui ramène le patient enfoui dans son individualité dans le flot un peu indistinct de l'humanité souffrante.

Dès lors? qu'est-ce qui est urgent quand tout est urgent ?

À celle ou celui qui se vit dans l'urgence, comment dire qu'il y a plus urgent ? Le patient, assis sur une chaise,parfois depuis des heures, ou posé sur un brancard qui, avec un peu de chance, ne sera pas dans le couloir, ne sait pas ce qui se passe, ne comprend pas ce qui se passe. Il est habitué dans ses relations avec les services publics ou privés, à attendre son tour et à faire valoir que c'est son tour quand c'est son tour, y compris à l'hôpital quand il y va en consultation et qu'il scrute l'écran à LED attendant que s'affiche le numéro imprimé sur le ticket qu'il a retiré à la borne qui les délivre. Mais, aux urgences, cela ne se passe évidemment pas comme cela. Le patient a beau le comprendre intellectuellement, il ne le comprend pas vraiment et peu à peu lui vient l'idée que ce ne sera jamais son tour. Lui reviennent en mémoire des faits divers montés en épingle par les médias, ceux de patients abandonnés, retrouvés morts sur leur brancard faute de soins et d'un diagnostic appropriés. Alors qu'il est arrivé avec une clavicule sans doute cassée lors d'une chute idiote dans sa cuisine, son état qui ne nécessite pas de soins immédiats si ce n'est la prescription d'un antalgique banal s'aggrave soudainement si par malheur il est arrivé aux urgences. Alors, soudainement, parce que le service de radiologie lui a préféré des personnes en urgence vitale polytraumatisés, il pense qu'il va mourir, que son bras va tomber, pire, qu'il est déjà détaché de son corps et que personne ne le sait. Pour peu qu'il soit accompagné d'un grand-frère énervé, c'est la crise, qui peut dans certains cas, se terminer fort mal.

Comment résoudre cela ? Il n'est peut-être pas possible de résoudre ce problème, qui pourrait être inhérent à la pauvre condition humaine. Il est cependant possible de ne pas l'aggraver en accentuant la paupérisation de l'hôpital public. Pour autant, dans une société qui va mal, les urgences vont encore plus mal et dans une société qui irait mieux, les urgences iraient mieux.







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4e de couverture


En 2001, Paul Virilio dans Le Monde de l'éducation écrivait : « Comment vivre vraiment "ici" si tout est maintenant ? ». Suivant Virilio qui dénonçait les ravages programmés de la demande d'instantanéité de nos sociétés capitalistes dominées par les Géants du Web, Noëmie Diégèse explore plus précisément les effets de cette demande dans le domaine de la santé. Certes, il y a les résultats positifs : résultats télé-transmis, volumineux dossiers médicaux numérisés et stockés dans des fermes de données sécurisées, imagerie médicale numérique toujours plus précise, prothèses imprimées en 3D... Mais, c'est au patient et aux processus de guérison comme aux protocoles de soin que Noëmie Diégèse s'est plus particulièrement intéressée. « Toujours plus vite » semble bien être le mot d'ordre de la « demande ». Les médecins sont unanimes : les patients supportent de moins en moins l'attente, mais aussi et surtout les délais que le corps ou le psychisme exigent pour se rétablir. Cela a un effet certain sur l'offre de soins, notamment le développement d'offres alternatives plus ou moins frelatées. « Tu vas voir, ça va passer », nous disait-on dans l'enfance. Maintenant, ça doit passer tout de suite... Quel en sera l'impact anthropologique sur l'humanité ?
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