Diégèse lundi 21 octobre 2019



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Ce ne sera pas dans la presse demain 294



Mathieu Diégèse







C'est à partir de cette époque-là que je n'ai plus eu de voiture. J'habitais déjà ici, rue des Boulangers. Je n'ai d'ailleurs jamais habité ailleurs de ma vie. C'est une petite rue étroite un peu biscornue qui relie la rue Liné à la rue Monge. C'est en plein quartier-latin. Il faut imaginer qu'à cette époque, la rue des Boulangers, c'est encore le Paris populaire de l'après-guerre. Aujourd'hui, le prix des appartements y est inabordable, mais à l'époque, les immeubles, qui avaient été construits pour être des immeubles de rapport, étaient habités par le peuple industrieux de la grande ville. Beaucoup travaillaient aux Halles et traversaient la Seine de si bon matin qu'il faisait encore nuit. J'ai la chance d'être propriétaire de mon appartement parce que je l'ai hérité de mon grand-père qui avait servi dans une maison bourgeoise et ses patrons, comme ça se faisait à l'époque, l'avaient installé. On m'a proposé cent fois de racheter mon appartement, que ce soient les voisins du dessous ou ceux du dessus pour faire un duplex ou encore mes voisins de palier pour faire un appartement traversant. Il n'en est pas question. Je ne me vois pas vivre ailleurs. En plus, depuis qu'on a mis l'ascenseur, je n'ai même plus la crainte de ne pouvoir monter les étages. Je reste chez moi. Et après moi, je sais à qui cet appartement ira. J'ai pris mes dispositions. Je n'ai pas d'enfants, ni neveux ni nièces, ni frères ni sœurs.

Donc, en 1968, j'avais une voiture. Je m'étais acheté un petit modèle FIAT d'occasion, facile à garer, qui me permettait de rendre visite facilement à une amie qui habitait sur les bords de la Marne. Sans voiture, c'était compliqué. Et puis, cela me donnait aussi la possibilité d'aller faire des courses sur les marchés de banlieue, à Asnières ou à Villejuif, et même jusqu'à Argenteuil. J'avais l'intention de partir avec elle l'été. Je n'avais pas encore choisi la destination, mais, je serais bien allée en Normandie au bord de la mer, aux alentours de Trouville. Quand j'étais petite fille, mon grand-père m'avait raconté quand il accompagnait ses patrons aux bains de mer à Trouville. C'était pour moi une sorte de rêve de luxe incroyable, même si je savais bien qu'il n'y aurait pas de grand-hôtel pour moi, et, au mieux, une pension de famille.

Alors voilà qu'un soir, j'avais garé ma FIAT au mauvais endroit... Elle a servi pour les barricades. Le matin, elle était sur le toit et entièrement calcinée. L'assurance ne m'en a rien donné. J'étais assurée au tiers. Je n'avais pas les moyens d'en acheter une autre. Alors, j'ai préféré m'en passer. Je suis allée en Normandie par le train, par la gare Saint-Lazare, une fois que les transports sont revenus. Et je n'ai plus jamais eu de voiture. D'ailleurs, maintenant, je suis trop vieille et je ne suis pas certaine de savoir encore conduire.







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4e de couverture


Mathieu Diégèse est un écrivain de l'ordinaire, et même du très ordinaire. Il s'attache, dans la digne filiation d'un Perec, à décrire les interstices de la vie de celles et de ceux qui ne font jamais la une des journaux, sauf quand, par malheur, ils sont pris dans les drames de l'actualité. Mathieu Diégèse est ainsi allé à la rencontre de silhouettes aperçues dans les journaux sur les photographies illustrant des faits divers ou des cérémonies. Qui était donc à ce balcon lors des funérailles d'une chanteuse célèbre ? Que faisait-il ? Que faisait-elle ?
En bel écrivain du sensible qu'il sait être, Mathieu Diégèse nous entraîne à sa suite vers des existences supposées ordinaires, qui ne le sont en fait pas davantage que celles de qui fait les gros titres. « Ce jour-là, le canari avait cessé de chanter », dira une dame. Elle s'est alors dit qu'il se passait quelque chose.
Voici un livre apaisant, joyeux ou triste selon les pages, comme la vie elle-même sait l'être.
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