Diégèse vendredi 13 septembre 2019



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Le Sanglot des Infâmes 256



Daniel Diégèse







Des hauteurs de Belleville, Aimée regarde la bête abattue, cette grande ville martyrisée, secouée, retournée. Elle aperçoit les panaches de fumée qui sortent des cheminées. Les fusils et les canons se sont tus. « Tiens ! » se dit-elle « Il y a encore des gens qui vivent ! » Qu'est-ce que ce sera « vivre » désormais ? Qu'est-ce que cela peut être que de vivre quand tout espoir de bonheur et de liberté se sont envolés ? Thiers a gagné et le pire est qu'il a sans doute gagné pour longtemps et elle parie que dans plus d'un siècle on honorera encore son nom et que l'on pourra même marcher dans des rues qui portent le nom de cet assassin. Tout son corps frémit à cette idée et son cœur se met à battre plus vite. Elle repense à cette jeune Berthe, si courageuse sur la barricade de la rue Blanche, tuée d'une balle dans la poitrine. Elle lui a tenu la main et elle a senti le moment exact où cette jeune vie s'est envolée. Aimée a levé la tête, tentant d'apercevoir une colombe, un oiseau, une trace, mais il n'y avait rien dans le ciel que la fumée odorante de la poudre. Elle n'aura pas de rue à son nom, cette jeune Berthe et combien de siècles faudra-t-il pour que les rues françaises portent le nom de femmes autant qu'elles portent le nom d'hommes ?

Il faut qu'elle chasse ces images sanglantes de son esprit. Elle a du travail. Les gamins commencent à arriver.

Elle ne sait pas bien comment cela s'est fait. Ils n'étaient que deux au début, deux frères dont la mère a été tuée sur la barricade de la rue blanche et peu à peu, ils ont amené leurs camarades, venus parfois de loin même si la plupart d'entre eux courent depuis les rues adjacentes de Belleville et de Ménilmontant. Mais, certains viennent bien de Montmartre. Le trajet ne fait pas peur à leurs petites jambes robustes d'enfants pauvres habitués depuis le plus jeune âge à faire des kilomètres. En quelques semaines, ils ont été une quinzaine et jusqu'à trente certains jours de beau temps ou de relâche. Que viennent-ils chercher auprès d'Aimée ? Elle n'a même pas un bout de pain à leur offrir. Elle ne peut pas leur faire la classe, car personne ne lui a appris vraiment à lire, même si elle sait écrire son nom et déchiffrer, difficilement, les titres des journaux. Alors, elle leur raconte des histoires, qu'elle invente au fur et à mesure et, quand elle oublie un détail de ce qu'elle a raconté la veille, les enfants, attentifs et précis, la reprennent et elle se corrige. Il faudrait qu'un de ces poètes dépenaillés qui traînent parfois d'estaminets en estaminets puisse venir un jour écouter Aimée raconter ses histoires et qu'il les écrive, ces histoires enchantées qui dissipent les brumes des yeux des enfants comme un coup de vent dans la rue Haxo.







page 256
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4e de couverture


« Le poète prendra le sanglot des Infâmes »... Le titre de ce roman de Daniel Diégèse évoque un vers d'Arthur Rimbaud de ce poème terrible écrit après la Semaine sanglante de 1871, après la Commune de Paris : L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple.
Aimée est une jeune femme, une jeune ouvrière dont les idéaux l'ont conduite à participer à la Commune. Elle a réchappé par miracle de la fusillade de la place Blanche. Elle a croisé Louise Michel. Mais pour l'heure, elle est dans Paris dévasté, la grande cité défaite où elle pourrait croiser le poète « aux semelles de vent ».
Daniel Diégèse nous plonge dans cette fin du dix-neuvième siècle qui pourrait laisser croire que c'est la fin de tout. Le Second Empire, qui a retourné Paris de fond en comble grâce à Monsieur Haussmann, est mort lui aussi avec la défaite de Napoléon le Petit. Il faut tout reconstruire. Aimée a la certitude que cela ne se fera pas sans les femmes. Elle va se battre pour cela, en souvenir de ses camarades tuées sur les barricades ou fusillées au Père Lachaise.
Ce roman historique est aussi un roman de notre temps. Le combat des femmes n'est pas terminé et dans certains pays, on les fusille encore.
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