Diégèse samedi 14 septembre 2019



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Sans charme 257



Noëmie Diégèse







Carmen se couche enfin. La journée a été épuisante. Elle a l'impression qu'elle n'a pas arrêté de courir. Le compteur de pas de son téléphone l'informe qu'elle a marché 11234 pas et qu'elle a donc atteint et même dépassé le nombre de pas quotidiens recommandé, selon l'application informatique. Elle passe sa journée en revue. Elle a pris la parole plusieurs fois pendant le séminaire. Sa voix n'a pas tremblé. Elle a bien l'impression que sa voix n'a pas tremblé. La troisième fois, il y a même eu quelques applaudissements et on est venu la voir à la pause pour la remercier d'avoir dit « tout haut ce que tout le monde pensait tout bas » .

Son esprit marque une pause. Pendant toute la journée, elle n'y avait pas pensé, concentrée sur le programme du séminaire et ces marches incessantes d'un lieu à une autre, d'une salle à une autre. Et puis soudain, elle y pense et elle sait dès lors qu'elle aura du mal à s'endormir malgré la fatigue. Elle se souvient que les séances du séminaire étaient filmées. Peut-être qu'elles sont déjà sur l'intranet de la boîte. Elle se relève pour aller chercher son ordinateur professionnel. Elle se connecte. En cela, elle enfreint les règles de bon usage des systèmes d'information qui veulent éviter le sur investissement informatique et les connexions nocturnes. Si on l'interroge, elle inventera une excuse : elle voulait vérifier si son maquillage n'avait pas coulé pendant son intervention. Formidable ! Les captations du séminaire sont en ligne. Elle va pouvoir se voir. Et elle se voit. Enfin, elle voit une dame, la petite quarantaine, qui parle un peu fort et qui semble contenir de la colère. Sa voix ne tremble pas, en effet. Son maquillage ne coule pas. C'est une consolation. Elle a relevé une ou deux fois ses lunettes sur son nez. Il faudra les faire resserrer chez l'opticien. Peut-être faudrait-il qu'elle éclaircisse un peu ses cheveux. Ce casque noir durcit ses traits. Elle trouve que, d'elle-même, elle n'a rien à dire. Elle ne se trouve aucune disgrâce particulière. Un mot lui vient à l'esprit : « passe-partout ». C'est cela : elle se trouve « passe-partout » et c'est sans doute à cause de cela qu'on ne lui trouve aucune charme. Quelqu'un qui a du charme, c'est quelqu'un qui n'est pas « passe-partout ».

Alors là, elle sait qu'elle ne va pas dormir du tout. Elle a trouvé un nouveau terme à ronger et celui-ci risque bien de lui résister quelques heures, et sans doute jusqu'au matin. Les règlements intérieurs d'accès aux systèmes d'information ne sont pas si stupides. Elle n'aurait jamais dû se connecter. Elle aurait pu attendre jusqu'au lendemain pour découvrir qu'elle était « passe-partout ». Elle se tourne vers le dictionnaire en ligne. un passe-partout, c'est une clé qui permet d'ouvrir plusieurs portes. Ce n'est pas si mal, se dit-elle... C'est aussi une scie dont l'usage requiert deux hommes. L'image lui est désagréable. Elle l'évacue. Il y a aussi des brosses qu'utilisent les boulangers et les palefreniers qui se nomment ainsi. C'est enfin, au choix un encadrement de carton, un planche gravée, un ornement de bois ou de fonte... Le dictionnaire qu'elle consulte n'évoque pas que des personnes puissent être « passe-partout ». Une clé qui ouvre toutes les portes... Et si c'était cela le charme qu'elle devait cultiver ? Elle s'imagine en cambrioleuse, la Fantomette de son enfance.

Elle sera « passe-partout », c'est décidé. Elle est soudain convaincue que quelqu'un de « passe-partout » peut avoir du charme.

Elle s'endort sur le champ.







page 257
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4e de couverture


C'est l'histoire de Carmen. Elle n'a pas grand-chose à voir, cette histoire, avec celle de l'opéra éponyme. Quoique...
Carmen travaille dans un « open space » sur le plateau d'une tour du quartier Part-Dieu de Lyon. Dans un autre temps, on aurait pu dire de Carmen qu'elle n'était ni laide ni belle. On pourrait presque se souvenir des vers de cette chanson du groupe « Il était une fois » qui affirmait sans rire : elle n'est pas vraiment belle / c'est mieux, elle est faite pour moi. Oui, mais voilà, un jour, après la pause méridienne comme l'appelle le règlement intérieur concocté par le « D.R.H », Carmen surprend la conversation de trois de ses collègues qui parlent d'une femme qui travaille à l'étage au-dessus. Une phrase l'arrête : elle est vraiment moche, mais elle a du charme... pas comme Carmen. Évidemment, la conversation s'est arrêtée instantanément dès qu'ils ont vu qu'elle était là. Mais, le soir, Carmen y pensait encore. Le lendemain aussi.
Ce roman de Noëmie Diégèse est ainsi le roman d'une phrase, de la manière dont elle naît et grandit jusqu'à envahir entièrement la personne qu'elle a choisie pour l'habiter. Carmen saura-t-elle la déjouer ?
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