Diégèse lundi 16 septembre 2019



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Le désir du rien faire 259



Gustav Diégèse







25 février 1990

Cela fait aujourd'hui dix ans jour pour jour, que R.B. a renoncé au Collège de France, a renoncé à l'écriture, ou plutôt à la diffusion de l'écriture, car, il continue de noter, remisant ses carnets dans la maison d'Urt, dans un placard qu'il n'ouvre jamais pour d'autres raisons que pour y déposer le carnet juste terminé. Cela fait plusieurs années désormais qu'il passe tous les hivers là-bas, près de la tombe de sa mère, ne recherchant la compagnie que du Docteur Lepoivre, qui le soigne comme il l'a soignée. Il ne se rend que très rarement à Bayonne. Il prend alors le train, se rendant à la gare à pied. Il ne manque jamais, longeant l'Aran, de s'arrêter parfois longuement à sa confluence avec l'Adour. La route est passante, comme si la voie de chemin de fer avait pris toute possibilité de laisser un cheminement piéton. Il fait très attention, gardant en mémoire cette journée du 25 février 1980, quand il a failli se faire renverser par une camionnette. Il n'avait alors pas manqué de s'amuser du fait qu'il s'agissait d'une camionnette de blanchisserie. Est-ce cet épisode qui avait imposé la décision d'arrêter, d'arrêter les cours au Collège de France, d'arrêter de publier, d'arrêter d'avoir une vie mondaine d'intellectuel parisien et de ne maintenir comme seule activité qui vaille la notation : « noter, tout le temps noter »... Ce soir-là, il avait écrit ceci dans son carnet, s'amusant à respecter le passé simple et la concordance des temps : « Ce matin, en traversant la rue des écoles pour me rendre au Collège, j'ai été heurté par une voiture, qui, heureusement, ne roulait pas à trop vive allure. Le choc fut cependant suffisamment brutal pour que je me retrouvasse assis au milieu de la rue, pendant que des étudiants affolés, qui passaient par là, s'époumonaient à crier mon nom. La scène était cocasse et je l'ai soudainement vue, comme dans un roman de Flaubert. J'ai distinctement vu cet homme plein d'importance le cul par terre au milieu du boulevard. Je me relevai, aussi dignement que possible, continuant mon chemin sans plus me soucier de ma jambe endolorie et d'une douleur que je croyais supportable dans le bas du dos. Mais, une fois arrivé au Collège, précédé de l'annonce qui avait été faite par les étudiants témoins de l'incident, que j'avais été renversé par une camionnette, je demandai à m'asseoir. La douleur se faisant plus vive, on appela les secours. Il fallait faire une radio. Un des appariteurs du Collège me dit que c'était un  accident du travail. Avoir un accident du travail... C'est en quelque sorte rentrer dans le rang. Je suis rentré dans le rang en me faisant rentrer dedans. Je ne commenterai jamais cette phrase. »

C'est le soir désormais. R.B. regarde la télévision, et, très exactement, le « 19-20  » de France 3. Il y apprend que des élections libres ont lieu en Lituanie, qui donneraient la majorité au parti indépendantiste, pendant que des manifestations pacifiques se tiennent à Moscou. Il y apprend aussi que George Bush et Helmut Kohl se sont mis d'accord sur un maintien de l'Allemagne dans l'OTAN en cas de réunification, et aussi que les frontières allemandes ne seront pas modifiées. En Afrique du Sud, Nelson Mandela prêche la paix au Botswana. Il lui vient alors à l'esprit que si l'URSS s'effondre et redevient la Russie, que si le mur de Berlin est abattu, alors, ce sera la fin du structuralisme. Cela ferait un bon titre, se dit-il. Il se pince le bras pour chasser cette idée. Il sait que parfois les titres de livres accouchent de livres sans qu'on les ait vraiment voulus. Il va se coucher de bonne heure.







page 259
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4e de couverture


Gustav Diégèse emprunte le titre de ce roman à ce cours de Roland Barthes au Collège de France intitulé : La Préparation du roman. C'est le dernier cours de 1979, celui du 15 décembre. L'auteur imagine que Barthes n'a pas été renversé par une camionnette le 25 février 1980. Il arrive à bon port au Collège de France et continue son cours. Il annonce que ce sera le dernier. Il ne veut plus continuer. Barthes ne fera plus rien. Il n'écrira plus rien. Ce roman est celui de la vie de Barthes après Barthes. Quelques années après commencent les années sida. La tentation est forte alors de recommencer à écrire. Est-il malade ? Quand Foucault meurt, il regarde à la télévision un bref reportage présenté par Noël Mamère qui montre la levée du corps du philosophe à l'Institut médico-légal. Il s'amuse d'y voir Yves Montand et Simone Signoret avec Robert Badinter et Bernard Kouchner... Il se demande alors ce que Deleuze a bien pu raconter dans son éloge funèbre.
Gustav Diégèse ne se risque pas à pasticher Barthes. Mais, le seul choix des événements sur lesquels il fait s'arrêter son personnage qui se nomme Roland Barthes est une promenade dans l'œuvre du sémiologue. Parcourir avec Barthes les années 1980 et les année 1990, voilà une belle proposition. Elle est nostalgique comme l'était Barthes lui-même, et douce aussi comme le cimetière d'Urt.
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