Diégèse jeudi 19 septembre 2019



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Des amours condamnées 262



Mathieu Diégèse







Depuis la fenêtre de la cuisine, il peut voir que l'on s'affaire dans l'appartement. La fenêtre du salon est à moitié obstruée par des cartons et les rideaux ont été décrochés. Le déménagement est proche, peut-être pour demain. C'est la fin du mois. Ce doit aussi être la fin du bail. Un soir, elle a épelé le nom de la ville où ils allaient. Lettre après lettre, il a noté sur un papier : M I R A M A S. Miramas. Il n'en avait jamais entendu parler. Il a regardé sur l'internet et il a vu que c'était dans le sud, pas très loin de Marseille. Il a lu la notice Wikipédia de la ville et il a compris. Depuis longtemps maintenant, c'est le chemin de fer qui fait vivre la ville et c'est le chemin de fer que la famille va retrouver. Il savait que son père travaille à la SNCF. Il l'a croisé un jour à la gare en uniforme. Quand il part de chez lui, cependant, il n'est pas en uniforme. Elle lui a dit que son uniforme devait rester à la gare, dans le vestiaire, mais il ne l'a pas cru. Il pense à une autre raison. Les contrôleurs de la SNCF n'ont pas bonne presse par ici. Tout le monde ou presque s'est fait jour contrôler sans billet et la plupart, même plusieurs fois. Au moins, pense-t-il, à Miramas, son père n'aura plus besoin de se cacher, car il ne sera plus contrôleur. Il a fait une formation et il va désormais s'occuper du fret, ce qui est la spécialité ferroviaire de Miramas. Il regarde le plan de la ville, qui ressemble à celui d'une ville américaine, formant un quadrillage très régulier encerclé par des boucles de rails. La ville lui semble laide, mais, il n'est certainement pas très objectif et d'ailleurs, ce n'est pas non plus très beau par ici. Tant pis, il déteste Miramas qui lui semble si loin, qui est si loin.

Il s'éloigne de la fenêtre. Sa mère vient de rentrer du supermarché et elle va lui faire une réflexion. Il n'a pas fait ses devoirs encore et elle va le contrôler. Il sourit en pensant qu'elle aurait dû épouser le contrôleur d'en face. Ils auraient fait la paire... Mais, au moment où il allait quitter son point d'observation favori, il entend un bruit de moteur inhabituel. Dans son quartier, il a fini par reconnaître tous les moteurs des voitures des voisins, qui sont tous ou presque de vieux diesel qui crachent de la fumée noire en démarrant le matin. C'est un camion. Ce doit être le camion de déménagement. Il attend donc pour le vérifier, au risque de se faire réprimander par sa mère. C'est bien cela. Les choses s'accélèrent.

Curieusement, sa mère ne lui dit rien et le laisse regarder les déménageurs descendre les cartons et les empiler soigneusement dans le camion. Elle ne fait aucune remarque. Le camion est presque plein. Les déménageurs prennent une pause. Il voit son père qui descend, leur serre la main et le camion part. Il remarque au passage l'adresse de l'entreprise inscrite en gros. C'est bien une société de Miramas.

Son père redescend avec des sacs de voyage qu'il met dans le coffre de la voiture. Enfin, sa mère et son grand-frère descendent. Elle les suit. Elle ne lèvera pas la tête vers sa fenêtre. Il sait que cela lui est interdit. La famille monte dans la voiture.

Sans qu'il l'ait remarquée, sa mère est venue derrière lui. Elle passe ses bras autour de son cou, lui passe la main dans les cheveux et lui dit doucement : « va faire tes devoirs maintenant ». Plus tard, dans la soirée, quand, ses devoirs faits, il aura le droit d'allumer l'ordinateur, il consultera les offres d'emploi à la SNCF pour vérifier s'il y en a à Miramas. Dans dix ans, il aura vingt ans, il sera peut-être « chef d'équipe maintenance ». Il lui a promis. Ce n'est pas très long dix ans.







page 262
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4e de couverture


Ce livre de Mathieu Diégèse est érudit et charmant tout à la fois. L'auteur a récolé et raconté, dans un style très alerte, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, les récits d'amours impossibles, par avance condamnées. Qui se souvient encore, par exemple, à part quelques vieux professeurs de grec ancien, de Pyrame et Thisbé, les amants dont le sang donna aux mûres leur couleur rouge ? On se souvient mieux, bien sûr, d'Abélard et d'Héloïse dont les amours furent ô combien contrariées, amours que l'on célèbre encore cependant au cimetière du Père Lachaise à Paris. Et puis il y a tous les autres, plus ou moins anonymes, plus ou moins célèbres, contraints de cacher leurs amours, allant parfois jusqu'à en mourir. Enfin, tout près de nous, l'auteur s'amuse à imaginer comment le sort de la France aurait été changé si une certaine Brigitte ne s'était pas autorisée à vivre sa passion pour un jeune Emmanuel alors encore blondinet.
Mathieu Diégèse nous donne un livre qui donne envie d'être amoureux, car, la conclusion qui s'impose à ce livre est que tout amour est condamnable et porte en lui-même sa part d'opprobre et de malédiction, mais qu'il faut lui céder.
C'est une question de vie ou de mort.
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