Diégèse vendredi 20 septembre 2019



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Les autres choses qui pensent 263



Gustav Diégèse







Descartes est formel : il ne peut pas sentir un corps si ce corps n'est pas présent et ne pas le sentir s'il est présent. C'est qu'il a besoin de cet axiome pour dérouler sa sixième Méditation qui va s'employer, notamment, à distinguer les sens de la pensée. Mais, si l'on n'est pas comme Descartes l'était, obsédé par la dichotomie entre les sens et la pensée et que l'on ne cherche donc pas à prouver cette distinction, et encore moins à établir la prééminence de la pensée sur les sens, il est possible de considérer autrement toute cette affaire.

Tout d'abord, nous conviendrons pour nous mettre en jambes qu'il y a beaucoup de corps - au sens de matérialité - que nous ne sentons pas, que nous ne voyons pas, que nous n'entendons pas et qui affectent cependant notre propre corps. Nous ne prendrons comme exemple, somme toute bénin, que les allergies aux acariens. Mais, cela ne modifie pas radicalement la démonstration cartésienne. La réaction réflexe y est bien présente. Retournons donc maintenant vers l'hallucination, que nous avons déjà évoquée ici. Certes, il y a les cas où elle est pathologique, quand, par excitation inopinée de zones de son cerveau, la personne entend, sent, voit des corps qui ne sont pas. Maintenant, cessons de considérer l'hallucination comme pathologique, mais plutôt comme une forme d'hystérisation de la sensation. Nous conviendrons alors que toute sensation est à proprement parler hallucinatoire. Je vois cette lampe à côté de moi. Elle est allumée. Je m'approche de la lampe et je la touche. L'abat-jour est chaud. Je peux même distinguer différentes zones de chaleur différentes. Je l'éteins maintenant et l'intensité lumineuse de la lampe, et aussi dans la pièce où se trouvent la lampe et moi, baisse brutalement. Mais, ce n'est pas le noir complet, car, d'autres sources lumineuses auparavant perçues comme secondaires deviennent premières : la lumière du jour ou bien celle de l'éclairage public, ou encore la lune à l'horizon. De cette expérience, je vais tirer la conclusion que la lampe existe et qu'elle éclaire ou non selon l'action que j'effectue sur un dispositif dont j'ai appris un jour qu'il était nommé « interrupteur ».

Pour autant, est-ce que la preuve - en admettant que je cherche une preuve de l'existence de la lampe - est irréfutable ? Non. Mais, le plus souvent, on va se dispenser de rechercher une preuve plus irréfutable que celle apportée par nos sens et notre interprétation donnée par notre pensée aux données que nous transmettent nos organes sensoriels. Cela nous suffit. Mais elle est incomplète et bien incertaine. Qu'est-ce qui pourrait venir la renforcer ? Tout simplement celle ou celui que Descartes s'évertue toujours à laisser en dehors de sa démonstration : autrui. Si, dans la pièce où je suis, une autre personne humaine peut affirmer qu'il y a bien une lampe allumée ou éteinte, c'est donc bien qu'elle existe. D'ailleurs, combien de fois n'avons-nous pas dit dans notre vie : «  est-ce que tu vois ce que je vois ? » Nous avons en effet tendance à considérer, dans certains cas douteux, que le partage d'une preuve incertaine - celle donnée par nos sens - et d'une autre preuve incertaine - celle donnée par les sens d'autrui avec qui je communique - fournit par addition une preuve plus forte. Si tu vois, tu sens, tu entends ce que je vois, je sens et j'entends, c'est alors formel : ça existe. À mieux y considérer, cela demeure tout autant incertain, car l'addition d'incertitudes ne donnera jamais pleine certitude et l'on peut citer dans l'histoire des cas d'hallucination collective. Nous devons bien admettre, même si cela est vertigineux, que ce que nous disons et pensons exister n'existe avec certitude qu'en nous, dans un continuum qui ne peut être sectionné entre les sens et l'intellection, la pensée. Qu'en conclure ? Tout d'abord, qu'il n'y a pas de différence formelle entre la lampe à côté de moi et Dieu. Si je ne crois pas en Dieu, ce n'est pas le témoignage de millions de fidèles qui, à coup sûr, va m'apporter la preuve irréfutable de son existence. En revanche, si je crois en Dieu, ma croyance n'est pas de nature différente de celle qui me laisse penser que la lampe existe. « Mais, je peux toucher la lampe ! » nous révolterons-nous. La belle affaire, puisque je pense aussi, et sans avoir besoin de les toucher et sans pouvoir les toucher, que d'autres choses existent pour lesquelles je n'exigerai jamais de preuve irréfutable.

Ainsi, si nous étions des êtres raisonnables et s'il nous fallait choisir la plus grande certitude, il serait plus sûr de considérer que rien n'existe et que ce que nous nommons le monde, agrégat de matérialité supposée et de pensée intériorisée, n'est que croyances doublées d'assertion. C'est peut-être cela que le mystique musulman du dixième siècle Mansur Al Hallaj avait atteint en proclamant : « Je (suis) la vérité. » La révélation était si insoutenable qu'on l'en a crucifié.







page 263
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4e de couverture


Où en est-on de Descartes aujourd'hui ? Peut-on faire une lecture contemporaine du philosophe, parangon de ce que l'on suppose l'esprit français ?

« Ce n'était sûrement pas sans raison, étant donné les idées de toutes ces qualités qui s'offraient à ma pensée et que seules je sentais proprement et immédiatement, que je croyais sentir certaines choses tout à fait différentes de ma pensée, je veux dire des corps, d'où procéderaient ces idées. »

En 1999, le philosophe italien Guido Canziani, de l'Université de Milan a interrogé le sujet psychosomatique chez Descartes. Gustav Diégèse, dont on connaît les travaux sur la mystique, notamment, interroge le sujet cartésien dans son rapport à l'autre, aux autres, au tout autre. Car, que serait un sujet sans confrontation ?
Ce bon vieux Descartes en sort décapé. Ses Méditations métaphysiques sont lues comme une plainte à signal faible de l'impossibilité d'advenir comme sujet dans une solitude qui ne donnerait place qu'à la pensée d'un dieu parfait.
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