Diégèse samedi 21 septembre 2019



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Le Chauffeur de Tito 264



Daniel Diégèse


« Il fallait des Mercedes, toujours plus de Mercedes, pour alimenter la chorégraphie des déplacements officiels. Il y en avait parfois une dizaine. La Mercedes 600 Landaulet que je conduisais était au centre, bien sûr. Le Maréchal et, avec lui très souvent, son épouse était derrière. Une paroi vitrée séparait leur compartiment du mien. Elle était souvent baissée. À vrai dire, je n'étais jamais tranquille pendant ces parades interminables. La 600 avait un moteur à huit cylindres en V de 6,3 litres, ce qui peut sembler gros, mais qui ne l'est pas tellement quand on pense que certaines Jaguars de cette époque ont des moteurs plus gros et pèsent moins lourds. C'était une voiture qui pesait près de trois tonnes et mesurait 6,24 mètres de long. Le moteur n'a jamais chauffé. Le service des hautes personnalités de la firme de Stuttgart envoyait régulièrement des techniciens pour vérifier que tout allait bien. Ce qui était particulièrement sensible, c'était le système hydraulique qui faisait fonctionner tout à la fois la suspension, l'ouverture du toit et des fenêtres, et la fermeture automatique des portes. Qu'il tombât en panne et les trois tonnes se seraient affaissées sur le bitume. Autant dire que ce n'était absolument pas envisageable et si cela était arrivé, je pense que le responsable du garage de la Présidence serait allé en prison jusqu'à la fin de ses jours et peut-être que moi aussi. Mais, cela n'est jamais arrivé. Nous avions d'excellents mécaniciens qui étaient en fait plutôt des spécialistes de l'aviation formés en Union soviétique. Un d'entre eux, cependant, avait été formé en France, secrètement, chez l'avionneur Dassault, je crois. Avant chaque déplacement officiel, nous passions une journée entière à vérifier que tout allait bien. Ensuite, nous chargions les Mercedes sur des camions pour rejoindre la ville du déplacement. Le convoi était escorté par la police de la route. Nous avions la consigne de ne pas quitter les voitures des yeux. Chaque chauffeur de chaque Mercedes devait rester avec le chauffeur du camion qui la transportait. Le voyage était parfois assez long et les routes n'étaient pas toujours très bonnes, malgré ce qu'en disait la propagande officielle. Quand nous arrivions sur place, nous préparions les voitures et nous attendions. Il est arrivé que le déplacement fût annulé. Nous repartions alors dans la même configuration, toujours sans nous éloigner de nos voitures, demandant à un collègue de surveiller la nôtre quand nous devions quand même nous absenter pour des motifs bien naturels. Quand le signal était donné au chef de la sécurité qui commandait le convoi et l'escorte, nous rejoignions l'aéroport militaire où le Maréchal allait arriver. Nous guettions l'avion. Le Maréchal descendait et c'était parti. Dès la sortie de la base militaire, les rues étaient pavoisées et dès les premières habitations, les habitants agitaient des drapeaux qui leur avaient été distribués la veille par le Parti. Quand nous arrivions en centre-ville, le cortège ralentissait. Je découvrais la limousine, priant pour que le système complexe ne se bloquât pas, le Maréchal se levait et la parade commençait. Les cris de la foule couvraient sans difficulté les moteurs des grosses voitures allemandes. Je ne bougeais pas. J'avais ordre de ne pas bouger, de ne pas tourner la tête, comme ces gardes des palais royaux. J'en ai gardé depuis tout ce temps une raideur dans la nuque qui, quand le temps est à la pluie, me fait atrocement souffrir.
Quand je rentrais chez moi, je prenais ma Zastava... quand elle n'était pas en panne. »


page 264
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4e de couverture


On ne se souvient plus très bien du maréchal Tito, ce Josip Broz appelé Tito après la guerre, de son nom de résistant communiste, et mort en mai 1980. Il hantait les reportages télévisés où l'on montrait des foules communistes en liesse bénies par des vieillards à l'œil sévère. Et puis, si l'on cherche mieux dans sa mémoire, on se rappelle peut-être que la Yougoslavie, qu'il dirigeait, était « non-alignée »... Et cette position, ni à l'est ni à l'ouest, laissait alors la Yougoslavie dans une apparente tranquillité.
Daniel Diégèse nous raconte la vie quotidienne du pouvoir en ex-Yougoslavie par le biais des souvenirs d'un homme qui a côtoyé au plus près, dans de nombreuses circonstances, le maréchal président à vie : son chauffeur. On l'aperçoit parfois, dans des films vieillis, sur des photos jaunies, impavide derrière le pare-brise de limousines découvrables. L'homme est de Kragujevac, la ville des Zastava, ces voitures qui étaient alors d'anciens modèles FIAT assemblés sur des chaînes importées. On parcourt avec lui un monde encore proche et familier, où l'on reconnaît les grands de ce monde qui viennent tous ou presque faire leur tour de Belgrade, mais un monde disparu dans les cendres et le sang.
Ce roman est un roman historique original, attachant, tendre et drôle. On lui donnerait l'absolution, à ce chauffeur de Tito... Et pourtant...
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