Diégèse dimanche 22 septembre 2019



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Puisque ce n'est pas une fiction 265



Noëmie Diégèse







Dès lors qu'il s'agit de moi, il ne s'agit plus de moi et, dès lors qu'il s'agirait de moi, il ne s'agirait plus de moi. Après toutes ces tentatives, il n'y a plus qu'à constater l'échec certainement définitif qui est l'échec de toutes celles et de tous ceux qui ont tenté cela avant moi : le récit autobiographique. Alors qu'il n'y a aucun autre obstacle que celui de la fatigue à écrire qu'elle est sortie, serait-ce à cinq heures et ne serait-elle pas marquise, il n'y a pas de réelle possibilité d'écrire que je suis sortie à cinq heures, que ce soit bien moi qui sois sortie à cinq heures et que, l'écrivant, et ne l'écrivant que pour ce que l'on nomme la littérature, ce soit bien moi et non un personnage qui est sortie. J'ai échoué dans cette tentative d'apparition pourtant pugnace sous une autre forme que celle de la narratrice.

J'en prends acte.

Je sais aussi qu'à l'occasion d'autres romans que j'ai pu écrire et qui étaient écrits à la première personne du singulier, les lectrices et les lecteurs se plaisaient à donner mes traits au personnage ainsi mis en scène. Et je m'en amusais, puisque c'était un personnage. Et je rectifiais parfois, ne pouvant répondre en mon nom à des questions qui concernaient ces personnages et desquels je ne savais rien d'autre que ce que j'avais pu en écrire. Ce serait en effet comme demander à un peintre qui vient de peindre une femme dans une pièce ce qu'il y a dans la pièce d'à côté. Il n'en saurait évidemment rien et le saurait-il que ni la réponse ni la question n'auraient aucun intérêt.

Mais là, dans ce texte-là, je voulais que ce soit moi. Je ne voulais pas que ce soit un personnage. Et je n'y suis pas arrivée. Je sais ce qu'il y a dans la pièce d'à côté et même dans celle à côté de la pièce d'à côté et je peux aussi aller voir dehors et prendre un avion jusqu'à l'autre bout de la terre, mais, une fois cela écrit, en rien cela ne se distinguera de la fiction. Aujourd'hui, je suis tombée en voulant nettoyer les vitres du salon. Que je sois tombée ou non ne change rien au texte.

En fait, la seule possibilité pour un écrivain de faire autobiographie, c'est la publication de sa notice nécrologique. Si j'étais célèbre et si cela pouvait intéresser quiconque un peu éloigné de mes proches et de ma famille, je tiendrais à maîtriser jusqu'à la virgule des notices nécrologiques préparées dans les bases de données de médias et que l'on appelle parfois « les frigos ». J'ai pu voir celui d'un grand journal avec une amie journaliste. C'est assez impressionnant. J'ai évidemment vérifié si j'y étais et je n'y étais pas. Cela m'a évité d'exercer un droit de rectification. Je me demande d'ailleurs ce que les traces que nous laissons quotidiennement dans les bases de données numériques de la planète vont changer aux notices nécrologiques. Ce serait une idée de « business » que d'offrir un service en ligne proposant aux usagers de maîtriser eux-mêmes leur propre notice. Il y aurait un abonnement gratuit, puis un abonnement « premium », avec ou sans photographie, et aussi la possibilité de recourir aux services d'une sorte d'écrivain public pour corriger l'orthographe et le style. Je ne suis pas certaine cependant que cela marcherait. Les pages que nous laisserons sur les réseaux sociaux en mourant accompliront très bien cet office et conserveront même nos fautes d'orthographe. D'ailleurs, Facebook propose déjà un service post mortem sous la forme d'un « compte de commémoration » qui peut être activé par un « contact légataire ». Au fil du temps, Facebook va se transformer en cet espace où les vivants côtoient les morts dans leur intimité quotidienne comme dans le roman Ravage de Barjavel, sans doute un peu oublié aujourd'hui.

Plutôt que de tenter de raconter cette histoire qui me tourmente, je ferais mieux de créer des « comptes de commémoration » pour tous les personnages que j'ai pu inventer.






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4e de couverture


Elle veut raconter, mais n'y arrive pas. Elle est pourtant écrivaine. Elle a écrit des dizaines de romans, dont certains ont eu beaucoup de succès auprès de la critique comme des lectrices et des lecteurs. On lui a même décerné un prix littéraire renommé. Mais cette fois, elle n'y arrive pas. Parce que cette fois, il ne s'agit pas d'une fiction.
Ce roman de Noëmie Diégèse explore avec beaucoup de sensibilité la difficulté qu'il y a pour une écrivaine, un écrivain à dire quelque chose de soi qui ne passe pas par des personnages.
Car, on le sait depuis longtemps, quand le romancier, la romancière disent « je », ce « je » est un.e autre. Mais là, la narratrice veut dire « je » et que ce « je » soit elle-même, car c'est un témoignage atroce qu'elle veut livrer.
Noëmie Diégèse entraîne ses lecteurs dans les méandres de l'écriture, qui sont aussi ceux de l'émergence d'une vérité, de la vérité.
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