| Diégèse | |||||||||
| vendredi 14 mars 2014 | 2014 | ||||||||
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| La Fortune des Rougon2 | |||||||||
| Jamais
Miette n'avait entendu
dire du bien de son père. On
le traitait ordinairement devant elle de gueux, de scélérat, et voilà
qu'elle
rencontrait de braves cœurs qui avaient pour lui des paroles de pardon
et qui
le déclaraient un honnête homme. Alors elle fondit en larmes, elle
retrouva
l'émotion que La Marseillaise avait fait monter à sa
gorge, elle
chercha
comment elle pourrait remercier ces hommes doux aux malheureux. Un
moment, il
lui vint l'idée de leur serrer la main à tous, comme un garçon. Mais
son cœur
trouva mieux. À côté d'elle se tenait debout l'insurgé qui portait le
drapeau.
Elle toucha la hampe du drapeau et, pour tout remerciement, elle dit
d'une voix
suppliante : « Donnez-le-moi,
je le porterai. » Les ouvriers, simples d'esprit, comprirent le côté naïvement sublime de ce remerciement. « C'est cela, crièrent-ils, la Chantegreil portera le drapeau. » Un bûcheron fit remarquer qu'elle se fatiguerait vite, qu'elle ne pourrait aller loin. « Oh ! je suis forte », dit-elle orgueilleusement en retroussant ses manches, et en montrant ses bras ronds, aussi gros déjà que ceux d'une femme faite. Et comme on lui tendait le drapeau : « Attendez », reprit-elle. Elle retira vivement sa pelisse, qu'elle remit ensuite, après l'avoir tournée du côté de la doublure rouge. Alors elle apparut, dans la blanche clarté de la lune, drapée d'un large manteau de pourpre qui lui tombait jusqu'aux pieds. |
Émile Zola 1870
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| Sans le
savoir, Miette réconciliait ainsi le drapeau tricolore
et le drapeau rouge. À quelques années de distance, elle contredisait
Lamartine qui les avait opposés en 1848. « Le drapeau rouge que
vous
nous rapportez n’a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné
dans le sang du peuple en 91 et en 93 ; et le drapeau tricolore a
fait
le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la
patrie »
avait alors dit le poète. De la même façon, Miette ne pouvait avoir vu,
même en gravure, le tableau de Delacroix présenté au salon de 1831 et
figurant la liberté guidant le peuple, dépoitraillée et portant haut le
drapeau tricolore. Miette était devenue en un instant l'emblème de ces révoltés. Un peintre eût été présent qu'il aurait immortalisé la scène et le tableau aurait rejoint l'un des plus grands musées de France, tant la scène était forte et propre à édifier les esprits. Mais il n'y avait là pas de peintre. Il n'y avait que ces hommes, pauvres pour la plupart d'entre-eux, animés par leur espoir et par leur colère, et qui voyaient, eux qui n'avaient pas vu de peintures et presque pas d'images, qui ne connaissaient aucune allégorie, le symbole même de la France en lutte contre ses ennemis. L'artiste ne fait que reprendre des généalogies invisibles qui remontent dans le temps plus loin qu'il ne sait le déceler. Miette était soudainement entrée dans cette lignée immémoriale de femmes combattantes qui conduisent des hommes à elles dévoués. |
Daniel Diégèse 2014
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| 14 mars | |||||||||
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