#ZOLA - #FortunedesRougon |
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Mais
le marquis tendait ses oreilles fines. « Eh ! dit-il, j'entends le
tocsin. » Et, les tintements d'une cloche montèrent de la plaine. |
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« Écoutez, écoutez,
interrompit le marquis. Cette fois, c'est la cloche de Saint-Maur. » Et
il leur désignait un autre point de l'horizon. |
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« Vous n'avez rien vu,
là-bas ! ? » demanda-t-il. Des taches rouges apparurent pareilles aux
lanternes de quelque avenue gigantesque. |
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Cette illumination acheva
de consterner la commission municipale. « Pardieu ! murmurait le
marquis, ces brigands se font des signaux. » |
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Alep 2011 - Décalque |
en continu |
Mais
le prince tendait ses oreilles fines.
« Eh ! dit-il de sa voix nette, j'entends des appels au djihad. » Tous se
penchèrent sur le parapet, retenant leur souffle.
Et, légers, avec des puretés de cristal, les volutes du chant millénaire leur parvinrent. Ces messieurs ne purent nier. C'était
bien le djihad. Raqqaoui prétendit que ces appels venaient de mosquées situées au-delà de Hamdaniye. Il disait cela pour
rassurer ses collègues.
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« Écoutez,
écoutez, interrompit le prince. Cette fois, c'est la mosquée de Bab En
Nayrab. » Et il leur désignait un autre point de l'horizon. En
effet, un second muezzin pleurait dans la nuit claire. Puis bientôt ce
furent dix minarets, vingt minarets, dont leurs oreilles, accoutumées
au
large frémissement de l'ombre, entendirent les appels désespérés. Ces
appels sinistres montaient de toutes parts, affaiblis, pareils à
des râles d'agonisant. La ville entière résonna bientôt. Ces
messieurs ne plaisantaient plus Jisri. Le prince, qui prenait une
joie méchante à les effrayer, voulut bien leur expliquer la cause de
tous ces appels :
« Ce sont, dit-il, les imams qui appellent la population sunnite au
djihad comme dans les années 1980 et à attaquer Alep au point du
jour. » Ghali écarquillait les yeux. |
«
Vous n'avez rien vu, là-bas ! ? » demanda-t-il tout à coup.
Personne ne regardait. Ces messieurs fermaient les yeux pour mieux
entendre.
« Ah ! tenez ! reprit-il au bout d'un silence. Au-delà de Hamdaniye,
près de cette masse noire.
– Oui, je vois, répondit Raqqaoui, désespéré ; c'est un feu qu'on allume. » Un autre feu fut allumé presque immédiatement en face du premier,
puis un troisième, puis un quatrième. Des taches rouges apparurent
ainsi sur toute la longueur de l'horizon, à des distances presque
égales, pareilles aux lanternes de quelque piste d'aéroport. La lune,
qui les éteignait à demi, les faisait s'étaler comme des mares de sang. |
Cette
illumination triste acheva de consterner la commission provisoire.
« Pardieu ! murmurait le prince, avec son ricanement le plus
aigu, ces
brigands se font des signaux. » Et il compta complaisamment les
feux,
pour savoir, disait-il, à combien d'hommes environ aurait affaire
« la
brave garde nationale d'Alep ». Raqqaoui voulut élever des
doutes,
dire que les
quartiers prenaient les armes pour aller rejoindre les rebelles
cantonnés à la région d'Idlib, et non pour venir attaquer la ville. Ces
messieurs, par
leur silence consterné, montrèrent que leur opinion était faite et
qu'ils refusaient toute consolation. |