Diégèse
2016



#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -



Je sais les noms - Péguy-Pasolini - #08 -



Consolidation du 14 avril



5 avril
Quand on écrit au jour le jour, jour après jour, en se glissant entre les écrits politiques de Péguy et de Pasolini, entre la révolte de l'un et la révolte de l'autre, entre leur colère, il arrive que ce qui se nomme « les actualités » donne à cette écriture un terreau qu'il n'est pas possible d'éviter. Depuis hier, lundi 4 avril 2016, le journal Le Monde révèle jour après jour, et le fera pendant une semaine, des informations sur les pratiques financières douteuses de personnalités du monde entier, et, donc, aussi de personnalités françaises, avec le système « off-shore » mis en place au Panama, système qui semble bien être le point nodal des paradis fiscaux et des filières mondiales de blanchiment. En ce matin du mardi 5 avril 2016, les noms des personnalités françaises qui seraient impliquées dans cette affaire n'ont pas encore été donnés par le Quotidien du soir qui se livre sur son site internet à une « aguiche » comme disent les Québécois pour remplacer l'anglais « teasing ». Alors, me revient en mémoire, bien sûr, cette phrase de Pasolini, dans un de ces mêmes textes des Écrits corsaires que je distille au jour le jour, tous les deux jours : « Je sais les noms. ». Il ne serait en effet pas très difficile de se livrer ici à quelques prédictions, tant ces noms sont connus, rabâchés depuis des années. D'autres sont moins connus, liés cependant à d'autres noms qui sont connus. Alors, mon écriture quotidienne en est facilitée. Le travail a déjà été fait le 28 mars 2010, dans ce même recueil hypertexte que je nomme Diégèse. J'écrivais ce jour-là : « Je sais les noms. » C'est ainsi que commence l'article que livre Pasolini le 14 novembre 1974 au Corriere della sera et qu'il intitule Le Roman des massacres. Ces articles politiques sont réunis dans un petit livre réédité chez ChampsArts sous le nom d'Écrits Corsaires. Je cherchais, sans chercher sérieusement, la référence de l'article depuis longtemps et plus précisément ceci : « Je sais. Mais je n'ai pas de preuves. Ni même d'indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui s'efforce de suivre tout ce qui se passe, de connaître tout ce que l'on écrit à ce propos, d'imaginer tout ce que l'on ne sait pas ou que l'on tait... »
J'ai retrouvé l'article et le hasard veut que cette même phrase soit citée aujourd'hui dans un article du Monde qui prend pour titre Le Manuscrit volé de Pasolini. Qui sait les noms aujourd'hui ? Qui s'efforce d'imaginer tout ce que l'on ne sait pas ou que l'on tait ?
Alors Charles Péguy semble lui répondre - et ce sera le texte accolé au mien demain - dans Notre Jeunesse : « Parce que c'est la même matière, les mêmes hommes, les mêmes comités, le même jeu, le même mécanisme, déjà automatique, les mêmes entours, le même appareil, les habitudes déjà prises, nous n'y voyons rien. »
Quand on écrit au jour le jour, jour après jour, en se glissant entre les écrits politiques de Péguy et ceux de Pasolini, entre la révolte de l'un et la révolte de l'autre, entre la colère de l'un et celle de l'autre, il arrive que l'actualité donne à cette écriture un terreau printanier fécond. Le 4 avril 2016, le journal Le Monde a annoncé qu'il allait révéler jour après jour, et pendant une semaine, des informations sur les pratiques financières douteuses de personnalités du monde entier, et, donc, aussi de personnalités françaises, au sein du système « off-shore » mis en place au Panama, et que ce système semblait bien être le point nodal des paradis fiscaux et des filières de blanchiment de la finance internationale. Dès le 4 avril, on s'est pris à imaginer que des noms insoupçonnés, insoupçonnables, seraient le lendemain dévoilés. Mais, le Monde entretenait le suspense, comme aux temps de la presse à scandale, comme au temps des campagnes publicitaires en forme d'« aguiche », comme disent les Québécois pour remplacer l'anglais « teasing ». Alors, ce 4 avril 2016, m'est revenu en mémoire ce texte de Pasolini qui commence par : « Je sais les noms. ». En effet, dès ce 4 avril, il n'était pas très difficile de se livrer à quelques prédictions, tant ces noms étaient connus, rabâchés depuis des années. « Je sais les noms. » : c'était bien ainsi que commençait l'article livré par Pasolini le 14 novembre 1974 au Corriere della sera intitulé Le Roman des massacres. Ces articles politiques sont réunis dans le petit livre réédité chez ChampsArts sous le nom d'Écrits Corsaires. « Je sais. Mais je n'ai pas de preuves. Ni même d'indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui s'efforce de suivre tout ce qui se passe, de connaître tout ce que l'on écrit à ce propos, d'imaginer tout ce que l'on ne sait pas ou que l'on tait... ». Et Charles Péguy, dans Notre Jeunesse, semble poursuivre le texte de Pasolini : « Parce que c'est la même matière, les mêmes hommes, les mêmes comités, le même jeu, le même mécanisme, déjà automatique, les mêmes entours, le même appareil, les habitudes déjà prises... ». Alors, est-ce que dès le 4 avril, avec Péguy et Pasolini, et avant même toute révélation, nous connaissions les noms ? Certainement. Et ce, sans procéder à la divination, sans aucune investigation. Nous connaissions tous les noms parce que ces noms étaient connus de tous.  Ainsi, ce que le Monde annonçait, ce n'était pas le fait de savoir les noms des fraudeurs, mais d'avoir eu accès aux preuves de ces fraudes. Le lendemain, Le Monde livrerait quelques noms attendus, quelques noms déjà usés avant d'être prononcés, déjà compromis avant d'être accusés. Le feuilleton tournerait court. On le savait déjà. Déjà, on savait tout.


Consolidation du 15 avril
6 avril
Et ce qui a été commencé la veille continue le lendemain, et « c'est la perpétuelle et recommençante histoire », écrivait Péguy. Et le journal Le Monde publie les noms, commence à publier les noms des bagnards du off-shore. Et nous sommes sans surprise, et il n'y a aucune surprise, il y a bien les noms que nous pensions qu'il y aurait. Il y a bien les barbouzes qui ont choisi d'apparaître en politique pour mener plus facilement leurs barbouzeries, et dont on sait depuis toujours, depuis que leur nom a été dévoilé un jour dans un journal, pour quelque motif que ce soit, que ce sont des barbouzes. Ils se sont employés, parfois pendant des décennies, à ne rien cacher de leurs barbouzeries, et nous savions, et nous savions bien, et d'ailleurs tout le monde le savait ; tout le monde peut-être pas, mais du monde certainement, beaucoup de monde, assurément. Ce qu'il conviendrait d'analyser, dès lors, ce qu'il conviendrait de dessiner, comme on dessine un réseau, comme on fait un organigramme, ce sont les rets de silence autour de ces évidentes barbouzes médiatisées, politisées, légitimées par le scrutin universel, financées par des partis, accueillies par des partis qui prétendent à la respectabilité, alors que nous savions, alors que tout le monde savait. Avec qui ont-ils dîné pendant des décennies, et déjeuné aussi ? Avec qui ont-ils fait des affaires, et signé des contrats aussi ? Quelles ont été leurs responsabilités ? Quelles sont leurs responsabilités ? Qui sont les silencieux, tous ces silencieux qui n'ont rien dit ? Et qui savaient puisque nous savions.
Dès le lendemain, dès le 5 avril, c'était « la perpétuelle et recommençante histoire », comme l'a écrit Péguy. Et le journal Le Monde a publié les noms, commencé à publier les noms des bagnards du off-shore. Et nous sommes demeurés sans surprise, et il n'y a eu aucune surprise, il y avait bien les noms que nous pensions qu'il y aurait. Il y avait bien les barbouzes qui ont choisi d'apparaître en politique pour mener plus facilement leurs barbouzeries, et dont on sait depuis toujours, depuis que leur nom a été dévoilé un jour dans un journal, pour quelque motif que ce fût, que ce sont des barbouzes. Ils se sont employés, parfois pendant des décennies, à ne rien cacher de leurs barbouzeries, et nous savions, et nous savions bien, et d'ailleurs tout le monde le savait ; tout le monde peut-être pas, mais du monde certainement, beaucoup de monde, assurément. Ce qu'il conviendrait d'analyser, dès lors, ce qu'il conviendrait de dessiner, comme on dessine un réseau, comme on fait un organigramme, ce sont les rets de silence autour de ces évidentes barbouzes médiatisées, politisées, légitimées par le scrutin universel, financées par des partis, accueillies par des partis qui prétendent à la respectabilité, alors que nous savions, alors que tout le monde savait. Avec qui ont-ils dîné pendant des décennies, et déjeuné aussi ? Avec qui ont-ils fait des affaires, et signé des contrats aussi ? Quelles ont été leurs responsabilités ? Quelles sont leurs responsabilités ? Qui sont les silencieux, tous ces silencieux qui n'ont rien dit ? Et qui savaient puisque nous savions, puisque nous savions les noms.
7 avril Au cours du dévoilement du dépouillement des documents panaméens, dans son édition datée du 7 avril, le quotidien Le Monde insiste sur le nombre important des « anonymes » présents dans les listes des personnes françaises qui ont eu recours à des sociétés off-shore au Panama. La même édition s'arrête sur les « anonymes » qui, chaque soir depuis le 31 mars se tiennent debout sur la place de la République, à Paris, pour protester contre la politique du gouvernement, et plus particulièrement contre la réforme du code du travail. On ne sait pas, on ne saura jamais si parmi les« anonymes » détenteurs de biens au Panama figurent aussi des « anonymes » qui occupent la place de la République. On en conclura que tous les « anonymes » ne relèvent donc pas du même anonymat. C'est que dans le premier cas, le journal connaît les noms, mais ne les divulgue pas. Neuf personnes sur une centaine ont accepté de témoigner... sous couvert de l'anonymat. Dans le second cas, je pense que le même journal ne rencontrerait aucune difficulté à connaître le nom des « anonymes » de « la Nuit debout », « anonymes » qui le donneraient bien volontiers. Il ne s'agirait donc pas des mêmes « anonymes ». Pourtant, le même quotidien dévoile certains noms : le nom de personnes qui sont déjà connues, et qui, par voie de conséquence, ne sont pas « anonymes ». Cela confirme que l'on connaît déjà les noms. Mais est-ce que tous les noms qu'il serait intéressant de connaître sont dévoilés ? Comment en juger ? Il n'y aurait en fait qu'une seule manière d'en être certains : avoir accès aux documents originaux. Dans les précédentes affaires de fuites de documents compromettants, la publication des documents originaux jouait un rôle important dans la révélation. Si les documents originaux demeurent cachés, la révélation demeure partielle et, de partielle, devient biaisée, et, de biaisée, devient sans intérêt véritable, le lecteur ne pouvant effectuer facilement sa propre analyse de la situation. Pour autant, divulguer, brutes, les listes de toutes ces personnes « anonymes » serait à l'évidence une forme d'autodafé contestable sinon insupportable. Alors ? Alors, on pourrait conseiller au journal de ne pas monter une opération commerciale visant à renforcer sa réputation de journal d'investigation sur l'argument que l'on va dévoiler des noms quand ce dévoilement aboutit à dévoiler que ces noms demeureront anonymes, sous peine d'une double contrainte qui ne peut conduire qu'au doute et à la déception.Mais, apparemment et en apparence, nous ne savions pas tous les noms. Le Monde insiste sur le nombre important des « anonymes » présents dans les listes des personnes françaises qui ont eu recours à des sociétés off-shore au Panama. La même édition s'arrête sur les « anonymes » qui, chaque soir depuis le 31 mars se tiennent debout sur la place de la République, à Paris, pour protester contre la politique du gouvernement, et plus particulièrement contre la réforme du code du travail. On ne sait pas, on ne saura jamais si parmi les « anonymes » détenteurs de biens au Panama figurent aussi des « anonymes » qui occupent la place de la République. On en conclura que tous les « anonymes » ne relèvent donc pas du même anonymat. C'est que dans le premier cas, le journal connaît les noms, mais ne les divulgue pas. Neuf personnes sur une centaine ont accepté de témoigner... sous couvert de l'anonymat.  Pourtant, le même quotidien dévoile certains noms : le nom de personnes qui sont déjà connues, et qui, par voie de conséquence, ne sont pas « anonymes ». Cela confirme que l'on connaît déjà les noms. Mais est-ce que tous les noms qu'il serait intéressant de connaître sont dévoilés ? Comment en juger ? Il n'y aurait en fait qu'une seule manière d'en être certains : avoir accès aux documents originaux. Dans les précédentes affaires de fuites de documents compromettants, la publication des documents originaux jouait un rôle important dans la révélation. Si les documents originaux demeurent cachés, la révélation demeure partielle et, de partielle, devient biaisée, et, de biaisée, devient sans intérêt véritable, le lecteur ne pouvant effectuer facilement sa propre analyse de la situation. Pour autant, divulguer, brutes, les listes de toutes ces personnes « anonymes » serait à l'évidence une forme d'autodafé contestable sinon insupportable. Alors ? Alors, on pourrait conseiller au journal de ne pas monter une opération commerciale visant à renforcer sa réputation de journal d'investigation sur l'argument que l'on va dévoiler des noms, quand ce dévoilement aboutit à dévoiler que ces noms demeureront anonymes, sous peine d'une double contrainte qui ne peut conduire qu'au doute et à la déception.


Consolidation du 16 avril
8 avril « Et ça continue encore et encore, c'est que le début d'accord, d'accord » chantait Francis Cabrel en 1985. C'est d'abord ce refrain qui revient en mémoire à l'idée de découvrir ce vendredi 8 avril 2016 les nouvelles révélations de ceux qui « savent les noms ». On apprendra que le Premier Ministre britannique a réalisé en 2010 un profit de 19 000 Livres Sterling par la vente de parts détenues par son père dans une société panaméenne et l'on se dira que, franchement, ce n'est pas grand chose, qu'encore une fois, ça ne nous apprend rien, et l'on sourira seulement de la façon dont le signifiant se venge, la holding en question se nommant Blairmore. On ne peut pas s'empêcher de croire en effet que M. Cameron veut faire plus que M. Blair. Et c'est ainsi que l'on est contraint à de mauvaises blagues de mauvais potache. Il y a bien aussi cette histoire de Modigliani disparu, qui est assez romanesque, qui pourrait faire une histoire. Mais, le tableau appartenait à ceux à qui l'on disait qu'il appartenait vraiment. Il n'y a donc pas de révélation, il n'y a qu'une preuve. On reviendra sur le Premier Ministre britannique qui a d'abord nié avant d'avouer, comme un autre Premier Ministre qui n'avait jamais été trotskyste. Et l'on s'ennuiera.
Pendant ce temps, pendant ce même temps, des anonymes qui se nomment tous Camille organisent place de la République à Paris, des réunions, des commissions : vendredi 8 avril #39 mars - 16h : réunion de la Commission climat - 2ème lampadaire à droite de la place. Et l'on se dit alors que la poésie est en marche et que tout cela relève bien de la mystique, au sens même que Péguy donne à ce mot. Et l'on entend encore Péguy... «
Quand par impossible un homme de cœur discerne au point de discernement, s'arrête au point d'arrêt, refuse de muer à ce point de mutation, rebrousse à ce point de rebroussement, refuse, pour demeurer fidèle à une mystique, d'entrer dans les jeux politiques, dans les abus de cette politique qui est elle-même un abus... »
« Et ça continue encore et encore, c'est que le début d'accord, d'accord » chantait Francis Cabrel en 1985. C'est d'abord ce refrain qui est revenu en mémoire à l'idée de découvrir le vendredi 8 avril 2016 les nouvelles révélations de ceux qui « savent les noms ». On aura appris que le Premier Ministre britannique avait réalisé en 2010 un profit de 19 000 Livres Sterling de la vente de parts détenues par son père dans une société panaméenne et l'on se sera dit que, franchement, ce n'était pas grand chose, qu'encore une fois, ça ne nous apprenait rien, et l'on aura souri seulement de la façon dont le signifiant s'était vengé, la holding en question se nommant Blairmore. On ne peut pas s'empêcher de croire en effet que M. Cameron veut faire plus que M. Blair. Et c'est ainsi que l'on est contraint à de mauvaises blagues de mauvais potache. Il y avait bien aussi cette histoire de Modigliani disparu, histoire assez romanesque, qui pouvait faire une histoire. Mais, le tableau appartenait à ceux à qui l'on disait qu'il appartenait vraiment. Il n'y avait donc pas de révélation, il n'y avait qu'une preuve. On sera revenu vers le Premier Ministre britannique qui avait d'abord nié avant d'avouer, comme un autre Premier Ministre qui n'avait jamais été trotskyste. Et l'on s'était ennuyé.
9 avril La divulgation, au jour le jour, de considérations générales sur le système bancaire international orienté vers l'évasion fiscale, dit système « off-shore », provoque une déception, continue, lancinante, mais forte et d'autant plus forte, continue et lancinante que cette divulgation traîne en longueur. C'est ennuyeux. C'est ennuyeux que cela soit ennuyeux. En effet, la conséquence de tout cela, de toute cette affaire, pourrait très bien être que l'on se dise, que l'on finisse par se dire que, tout compte fait, après tout, cette affaire est d'une grande banalité, que l'off-shore, c'est comme le cancer, que tout le monde peut un jour en être atteint et que l'on va accélérer la recherche contre l'off-shore et qu'un jour, enfin, on aura trouvé le remède, le traitement, la bonne molécule. Le off-shore sera éradiqué. De l'intense corruption autour du pétrole algérien, on retiendra surtout que le journaliste du Monde qui devait accompagner le Premier Ministre français lors de son voyage officiel ne pourra pas y aller et que le journal Le Monde s'offusque contre cette atteinte à la liberté d'expression... comme si la liberté d'expression était d'ailleurs une des spécialités du gouvernement algérien. Si la révélation avait vraiment été efficace, c'est le voyage du Premier Ministre qui aurait été annulé. On voit mal cependant comment annuler les voyages officiels dans les pays corrompus par le système off-shore sauf à se fâcher avec la planète entière. Même les familles sont touchées, quand l'un des membres dissimule des biens pour ne pas les partager en divorce - et ce sont principalement les hommes -, quand des parents mettent des héritages venus ou à venir à l'abri du fisc, et jusqu'au père du Premier Ministre britannique. Et l'on voit bien des têtes opiner, de bonnes têtes bourgeoises et même semi bourgeoises et même pas bourgeoises du tout, et de dire que« aussi, si on ne payait pas autant d'impôt... ». Bientôt, la cause du « off-shore », ce ne sera pas la corruption, l'appât du gain, la frilosité coupable des dirigeants, le pourrissement de ce que l'on ose encore appeler l'économie réelle, ce sera l'impôt !La divulgation, au jour le jour, de considérations générales sur le système bancaire international orienté vers l'évasion fiscale, dit système « off-shore », provoquait alors une déception, continue, lancinante, mais forte et d'autant plus forte, continue et lancinante que cette divulgation traînait en longueur. C'était ennuyeux. Mais, c'était ennuyeux que cela fût ennuyeux. En effet, la conséquence de tout cela, de toute cette affaire, pouvait très bien être que l'on se dise, que l'on finisse par se dire que, tout compte fait, après tout, cette affaire était d'une grande banalité, que l'off-shore, c'était comme le cancer, que tout le monde pouvait un jour en être atteint et que l'on allait accélérer la recherche contre l'off-shore et qu'un jour, enfin, on aurait trouvé le remède, le traitement, la bonne molécule. Le off-shore serait éradiqué. De l'intense corruption autour du pétrole algérien, on retiendrait surtout que le journaliste du Monde qui devait accompagner le Premier Ministre français lors de son voyage officiel ne pourrait pas y aller et que le journal Le Monde s'offusquait contre cette atteinte à la liberté d'expression... comme si la liberté d'expression était par ailleurs une des spécialités du gouvernement algérien. Si la révélation avait vraiment été efficace, le voyage-même du Premier Ministre aurait été annulé. On voit mal cependant comment annuler les voyages officiels dans les pays corrompus par le système off-shore sauf à se fâcher avec la planète entière. Même les familles sont touchées, quand l'un des membres dissimule des biens pour ne pas les partager en divorce - et ce sont principalement les hommes -, quand des parents mettent des héritages venus ou à venir à l'abri du fisc, et jusqu'au père du Premier Ministre britannique. Et l'on a vu bien des têtes opiner, de bonnes têtes bourgeoises et même semi bourgeoises et même pas bourgeoises du tout, et de dire que« aussi, si on ne payait pas autant d'impôt... ». Bientôt, la cause du « off-shore », ce ne serait pas la corruption, l'appât du gain, la frilosité coupable des dirigeants, le pourrissement de ce que l'on ose encore appeler l'économie réelle, ce serait l'impôt !
10 avril Pour tenter de commencer à comprendre ce que ces « Papiers de Panama » peuvent révéler, il ne suffit donc pas de s'accrocher à une liste de noms, célèbres ou anonymes, il ne suffit donc pas de participer à la « peoplisation » de l'évasion fiscale, à la « documentarisation »  du off-shore, à sa médiatisation médiatique, mais il faut prendre en même temps, dans un même mouvement, il faut au sens propre, littéralement, com-prendre, prendre avec, ensemble, aussi difficile que cela puisse être, aussi compliqué, aussi inattendu, com-prendre trois événements qui sont chroniqués quotidiennement dans les colonnes de ce même quotidien Le Monde : les arrestations en Belgique de terroristes fondamentalistes musulmans, les protestataires utopistes de « Nuit debout » et, enfin, en commentaire, ces révélations, qui n'en sont pas vraiment si l'on veut bien y réfléchir, sur l'évasion fiscale et le blanchiment d'argent sale via le système bancaire international. Ce que ces trois événements ont en commun, c'est d'abord qu'ils se passent en même temps, et personne ne peut sérieusement considérer que c'est par hasard, que c'est fortuit. Et d'ailleurs, il suffit de l'écrire pour qu'instantanément cela devienne évident, sans qu'il soit nécessaire, absolument, de s'expliquer. Le système économique mondial, libéralement mondial et mondialement corrompu a installé durablement le désespoir. Il ne s'agit pas d'une crise, ni d'une crise de croissance, ni d'une crise de confiance. Il ne s'agit pas d'un malaise, d'un malaise économique, d'un malaise politique. Il s'agit d'un désespoir qui n'est pas sociétal, qui n'est pas sociologique. Il s'agit bien d'un désespoir anthropologique, qui prend, sur la planète entière, des femmes et des hommes, qui disent simplement, désespérément, qu'elles ne peuvent pas, qu'ils ne peuvent pas continuer ainsi. Elles disent, ils disent que le système qui leur est proposé, ce système marchand, qui pour autant ne marchande pas, qui ne distribue pas, qui ne respecte plus l'humanité, est un système dont elles ne veulent plus, dont ils ne veulent plus, parce que c'est un système de mort. C'est cela qui est dit dans ce temps qui est le nôtre, dans cette coïncidence, dans cette concomitance et il faut entendre, en même temps le bruit des armes et des prières, les slogans de mégaphone et les indignations bancaires. Pour tenter de commencer à comprendre ce que ces « Papiers de Panama » peuvent révéler, il ne suffit donc pas de s'accrocher à une liste de noms, célèbres ou anonymes, il ne suffit donc pas de participer à la « peoplisation » de l'évasion fiscale, à la « documentarisation »  du off-shore, à sa médiatisation médiatique, mais il faut prendre en même temps, dans un même mouvement, il faut au sens propre, littéralement, com-prendre, prendre avec, ensemble, aussi difficile que cela puisse être, aussi compliqué, aussi inattendu, com-prendre trois événements chroniqués quotidiennement dans les colonnes de ce même quotidien Le Monde pendant cette première semaine du mois d'avril de 2016 : les arrestations en Belgique de terroristes fondamentalistes musulmans, les protestataires utopistes de « Nuit debout » et, enfin, en commentaire, ces révélations, qui n'en sont pas vraiment si l'on veut bien y réfléchir, sur l'évasion fiscale et le blanchiment d'argent sale via le système bancaire international. Ce que ces trois événements ont en commun, c'est d'abord qu'ils se passent en même temps, et personne ne peut sérieusement considérer que c'est par hasard, que c'est fortuit. Et d'ailleurs, il suffit de l'écrire pour qu'instantanément cela devienne évident, sans qu'il soit nécessaire, absolument, de s'expliquer. Le système économique mondial, libéralement mondial et mondialement corrompu a installé durablement le désespoir. Il ne s'agit pas d'une crise, ni d'une crise de croissance, ni d'une crise de confiance. Il ne s'agit pas d'un malaise, d'un malaise économique, d'un malaise politique. Il s'agit d'un désespoir qui n'est pas sociétal, qui n'est pas sociologique. Il s'agit bien d'un désespoir anthropologique, qui prend, sur la planète entière, des femmes et des hommes, qui disent simplement, désespérément, qu'elles ne peuvent pas, qu'ils ne peuvent pas continuer ainsi. Elles disent, ils disent que le système qui leur est proposé, ce système marchand, qui pour autant ne marchande pas, qui ne distribue pas, qui ne respecte plus l'humanité, est un système dont elles ne veulent plus, dont ils ne veulent plus, parce que c'est un système de mort. C'est cela qui est dit dans ce temps qui est le nôtre, dans cette coïncidence, dans cette concomitance, et il faut entendre, en même temps le bruit des armes et des prières, les slogans de mégaphone et les indignations bancaires.


Car, pendant ce temps, pendant ce même temps, des anonymes qui se nommaient tous Camille organisaient place de la République à Paris, des réunions, des commissions : vendredi 8 avril #39 mars - 16h : réunion de la Commission climat - 2ème lampadaire à droite de la place. Et l'on s'était dit alors que la poésie était en marche et que tout cela relevait bien de la mystique, au sens même que Péguy donne à ce mot. Et l'on entend encore Péguy... « Quand par impossible un homme de cœur discerne au point de discernement, s'arrête au point d'arrêt, refuse de muer à ce point de mutation, rebrousse à ce point de rebroussement, refuse, pour demeurer fidèle à une mystique, d'entrer dans les jeux politiques, dans les abus de cette politique qui est elle-même un abus... »
11 avril La place de la République de Paris est devenue le point de convergence de cette concomitance des faits, et à cette convergence-là, les participants de la « Nuit debout » opposent la convergence des luttes. La statue de la République, immense cénotaphe noir des morts de janvier et novembre 2015 à Paris, témoin réprobateur et protecteur de la violence terroriste, veille sur tout un peuple qui vient, pendant que les éclopés de la mondialisation, posés sur des grabats, réfugiés des guerres syriennes ou familles Roms, occupent les confins de la place.
Que se passe-t-il place de la République ? Les commentateurs demeurent prudents face à cet oxymore de la fragilité forte du mouvement. Les politiques commencent aussi à manifester, mais il s'agit de signes d'impatience. Aucune, aucun ne s'est risqué-e dans la foule vivante qui se tient sur la place. C'est que les manifestants pointent le travail qu'ils ne font pas :
« reprendre sens », comme on dit « reprendre pied ». Le manifeste de la « Nuit debout » invite chacune, chacun à « reprendre possession de la réflexion sur l'avenir de notre monde  ». Le programme publié chaque jour est celui d'un « Collège de France » citoyen et en plein air, où les conférences alternent avec les commissions thématiques. Un groupe écrit la Constitution, pour montrer et démontrer que c'est possible de le faire soi-même. C'est une sorte d'atelier de bricolage juridique participatif. La référence à la révolution de 1848 est très présente, avec elle, c'est aussi la référence au « Printemps des peuples » qui est recherchée ; printemps d'une dizaine de révolutions dans une Europe marquée par les monarchies. Les Espagnols ont montré le chemin, comme pour le Front populaire. La Belgique, épouvantée par les attentats de Bruxelles, connaît déjà deux places occupées par la Nuit debout, à Bruxelles et à Liège. Est-ce que le mouvement va durer ? Ne durerait-il pas qu'il aurait cependant eu lieu, et c'est cela l'important ; cette germination printanière sera durable.
La place de la République de Paris est ainsi devenue, en ce début de printemps incertain, le point de convergence de cette concomitance des faits, et à cette convergence-là, les participants de la « Nuit debout » opposent la convergence des luttes. La statue de la République, immense cénotaphe noir des morts de janvier et novembre 2015 à Paris, témoin réprobateur et protecteur contre la violence terroriste, veille sur tout un peuple qui vient, pendant que les éclopés de la mondialisation, posés sur des grabats, réfugiés des guerres syriennes ou familles Roms, occupent les confins de la place.
Que se passe-t-il place de la République ? Les commentateurs demeurent prudents face à cet oxymore de la fragilité forte du mouvement. Les politiques commencent aussi à manifester, mais il s'agit de signes d'impatience. Aucune, aucun ne s'est vraiment risqué-e dans la foule vivante qui se tient sur la place. C'est que les manifestants pointent le travail qu'ils ne font pas :
« reprendre sens », comme on dit « reprendre pied ». Le manifeste de la « Nuit debout » invite chacune, chacun à « reprendre possession de la réflexion sur l'avenir de notre monde  ». Le programme publié chaque jour est celui d'un « Collège de France » citoyen et en plein air, où les conférences alternent avec les commissions thématiques. Un groupe écrit la Constitution, pour montrer et démontrer que c'est possible de le faire soi-même. C'est une sorte d'atelier de bricolage juridique participatif. La référence à la révolution de 1848 est très présente, avec elle, c'est aussi la référence au « Printemps des peuples » qui est recherchée ; printemps d'une dizaine de révolutions dans une Europe marquée par les monarchies. Les Espagnols ont montré le chemin, comme pour le Front populaire. La Belgique, épouvantée par les attentats de Bruxelles, connaît déjà deux places occupées par la Nuit debout, à Bruxelles et à Liège. Est-ce que le mouvement va durer ? Ne durerait-il pas qu'il aurait cependant eu lieu, et c'est cela l'important ; cette germination printanière sera durable. Nos mémoires sont infinies.
12 avril Ce qui frappe dans le traitement politique et médiatique - c'est le même - qui est fait de la « Nuit debout », c'est la volonté à peine masquée, parfois affichée de faire rentrer le mouvement dans le récit commun, le récit politique et médiatique commun, et Péguy aurait ajouté : transformer leur mystique en leur politique. Il y a d'abord l'utilisation par les médias et par les élus parisiens de tous les bords du concept d'« espace public », qui serait « privatisé » par les manifestants, cette « privatisation » se matérialisant par l'usage de bâches et de stands divers, qui, dès lors, n'ayant pas fait l'objet d'autorisations, ni de redevances, devraient être enlevés, démontés, balayés. Juridiquement, c'est imparable. Politiquement, c'est grotesque, ravalant l'occupation de la place aux terrasses des cafés-restaurants. Il y a ensuite la question du bruit qui gêne les riverains, eux qui, dans le quartier, sont déjà exaspérés, tout à côté, par les jeunes qui se rassemblent près du canal, les réfugiés sous les ponts et les mendiants sur les grilles chauffantes du métro. Tous ces braves riverains votent, ou sont supposés voter, et pourraient s'en souvenir. Il suffit donc qu'un leader de droite lève le ton pour que tous les élus de gauche se précipitent pour déplorer les nuisances sonores. Il y a ensuite l'envie des médias et des politiques de trouver des leaders, de les identifier et de les caractériser comme interlocuteurs, puis de les inviter sur des plateaux de télévision, de leur offrir des interviews. Il s'agirait là aussi de« savoir les noms ». Une fois ce premier pas effectué, il ne sera pas très difficile de les « peopliser », de leur trouver des amours secrètes. Quel serait le leader idéal, médiatiquement idéal, politiquement idéal. D'abord, ce serait un homme. Il aurait « une gueule », entre celle de l'abbé Pierre et celles des syndicalistes de Goodyear, une barbe, bien sûr, et un galurin reconnaissable sur la tête. Une fois choisi, une fois montré, viendrait le dépeçage et les révélations sur sa personne. Ce serait le fils de quelqu'un de connu. Il habiterait dans le 16ème arrondissement de Paris et n'aurait pas payé l'impôt sur la fortune. Il se serait encanaillé à cause de la rencontre d'une jeune femme droguée et végétarienne devenue son égérie. Ce serait un récit formidable ! Le boa des médias aurait étouffé sa proie.Ce qui frappe dans le traitement politique et médiatique - c'est le même - qui est fait de la « Nuit debout », c'est la volonté à peine masquée, parfois affichée, de faire rentrer le mouvement dans le récit commun, le récit politique et médiatique commun ; et Péguy aurait ajouté : transformer leur mystique en leur politique. Il y a d'abord l'utilisation par les médias et par les élus parisiens de tous les bords du concept d'« espace public », qui serait « privatisé » par les manifestants, cette « privatisation » se matérialisant par l'usage de bâches et de stands divers, qui, dès lors, n'ayant pas fait l'objet d'autorisations, ni de redevances, devraient être enlevés, démontés, balayés. Juridiquement, c'est imparable. Politiquement, c'est grotesque, ravalant l'occupation de la place aux terrasses des cafés-restaurants. Il y a ensuite la question du bruit qui gêne les riverains, eux qui, dans le quartier, sont déjà exaspérés, tout à côté, par les jeunes qui se rassemblent près du canal, les réfugiés sous les ponts, et les mendiants sur les grilles chauffantes du métro. Tous ces braves riverains votent, ou sont supposés voter, et pourraient s'en souvenir. Il suffit donc qu'un leader de droite lève le ton pour que les élus de gauche se précipitent pour déplorer les nuisances sonores. Il y a ensuite l'envie des médias et des politiques de trouver des leaders, de les identifier et de les caractériser comme interlocuteurs, puis de les inviter sur des plateaux de télévision, de leur offrir des interviews. Il s'agirait là aussi de « savoir les noms ». Une fois ce premier pas effectué, il ne serait pas très difficile de les « peopliser », de leur trouver des amours secrètes. Quel serait le leader idéal, médiatiquement idéal, politiquement idéal ? D'abord, ce serait un homme. Il aurait « une gueule », entre celle de l'abbé Pierre et celles des syndicalistes de Goodyear, une barbe, bien sûr, et un galurin reconnaissable sur la tête. Une fois choisi, une fois montré, viendrait rapidement le dépeçage et les révélations sur sa personne. Ce serait le fils de quelqu'un de connu. Il habiterait dans le 16ème arrondissement de Paris et n'aurait pas payé l'impôt sur la fortune. Il se serait encanaillé à cause de la rencontre d'une jeune femme droguée et végétarienne devenue son égérie. Ce serait un récit formidable ! Le boa des médias aurait étouffé sa proie.
13 avril Il y a donc bien un double rapport de force qui s'est engagé entre les pouvoirs constitués, que l'on nomme habituellement « le pouvoir », et le mouvement qui se fait appeler « Nuit debout » : un rapport de force sur la place de la République et un autre, dans l'espace médiatique. Dans l'espace physique de la place parisienne, et sur d'autres places en France, l'un des instruments de la lutte est, bien sûr, l'usage des forces de l'ordre, mais aussi l'usage de la ruse juridique. On imaginerait que l'usage de la ruse, s'agissant du droit, n'est pas chose possible, n'est pas chose souhaitable, voire même chose impossible. Le droit serait le droit. Certes, il y a des usagers, des citoyens et des concitoyens qui, au quotidien, rusent avec la chose juridique et trouvent des accommodements. Mais, s'agissant de l'occupation de la place, les manifestants répondent par le droit à la ruse, dans une situation qui s'est donc inversée. Ce faisant, le pouvoir doit avoir conscience - mais il ne l'a pas - qu'il perd beaucoup, qu'il perd énormément, car, il perd dans l'ordre des échanges symboliques. Un pouvoir qui ruse avec la réglementation, ruse avec le droit, et se place en conséquence en dehors du droit. Il serait presque préférable d'interdire, et de trouver des raisons juridiquement fondées pour ce faire, sans ruse.
Le second rapport de force oppose, dans l'espace médiatique, la « Nuit debout » aux « Papiers de Panama ». Sur le front panaméen, le combat s'essouffle singulièrement. Le maître mot de ce milieu de semaine semble bien être « perquisition », comme si ce mot de « perquisition » recelait en lui-même un pouvoir magique, comme si « perquisition » était une sorte de super-héros des mots. Dans l'espace médiatique, la « perquisition », c'est le bras armé de la justice, c'est l'outil invincible qui va rétablir l'ordre. Ainsi, le Ministère public panaméen effectue une « perquisition » au siège de la société d'avocats au cœur des fameux Papiers de Panama ; au siège et aussi dans certaines de ses filiales. L'heure est grave. D'ailleurs, le Président panaméen proteste contre l'inscription de son pays sur la liste des paradis fiscaux. Il est vrai que c'est particulièrement injuste puisqu'il a fait la preuve qu'il pouvait faire usage de la « perquisition ». Ainsi, le pouvoir panaméen aussi ruse.
Que conclure ? Quand les pouvoirs constitués rusent et que les gens font des ateliers d'écriture de la Constitution, c'est peut-être qu'il se passe quelque chose qui ressemble à une révolution. Pendant que les pouvoirs perquisitionnent pour trouver ce que tout le monde sait déjà, les gens cherchent à inventer l'avenir éclairci du monde.
 
Il y a donc bien un double rapport de force qui s'est engagé entre les pouvoirs constitués, que l'on nomme habituellement « le pouvoir », et le mouvement qui se fait appeler « Nuit debout » : un rapport de force sur la place de la République et un autre, dans l'espace médiatique. Dans l'espace physique de la place parisienne, et sur d'autres places en France, l'un des instruments de la lutte est, bien sûr, l'usage des forces de l'ordre, mais aussi l'usage de la ruse juridique. On imaginerait que l'usage de la ruse, s'agissant du droit, n'est pas chose possible, n'est pas chose souhaitable, voire même chose impossible. Le droit serait le droit. Certes, il y a des usagers, des citoyens et des concitoyens qui, au quotidien, rusent avec la chose juridique et trouvent des accommodements. Mais, s'agissant de l'occupation de la place, les manifestants répondent par le droit à la ruse, dans une situation qui s'est donc inversée. Ce faisant, le pouvoir doit avoir conscience - mais il ne l'a pas - qu'il perd beaucoup, qu'il perd énormément, car, il perd dans l'ordre des échanges symboliques. Un pouvoir qui ruse avec la réglementation, ruse avec le droit, et se place en conséquence en dehors du droit. Il serait presque préférable d'interdire, et de trouver des raisons juridiquement fondées pour ce faire, sans ruse.
Le second rapport de force oppose, dans l'espace médiatique, la « Nuit debout » aux « Papiers de Panama ». Sur le front panaméen, le combat s'essouffle singulièrement. Le maître mot de ce milieu de première semaine d'avril semblait bien être « perquisition », comme si ce mot de « perquisition » recelait en lui-même un pouvoir magique, comme si « perquisition » était une sorte de super-héros des mots. Dans l'espace médiatique, la « perquisition », c'est le bras armé de la justice, c'est l'outil invincible qui va rétablir l'ordre. Ainsi, le Ministère public panaméen effectuait une « perquisition » au siège de la société d'avocats au cœur des fameux Papiers de Panama ; au siège et aussi dans certaines de ses filiales. L'heure était grave. D'ailleurs, le Président panaméen protestait contre l'inscription de son pays sur la liste des paradis fiscaux. Il est vrai que c'était particulièrement injuste puisqu'il avait fait la preuve qu'il pouvait faire usage de la « perquisition ». Ainsi, le pouvoir panaméen aussi rusait.
Que conclure ? Quand les pouvoirs constitués rusent et que les gens font des ateliers d'écriture de la Constitution, c'est peut-être qu'il se passe quelque chose qui ressemble à une révolution. Pendant que les pouvoirs perquisitionnaient pour trouver ce que tout le monde savait déjà, les gens cherchaient à inventer l'avenir éclairci du monde.