Diégèse




jeudi 7 mars 2019



2019
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Des Pleurs au bord des cils 66



Mathieu Diégèse














La route nationale 85 est aussi connue sous le nom de « route Napoléon, » car, sur le tronçon qui va de Vallauris à Grenoble, son tracé est celui ou à peu près celui que l'empereur Napoléon 1er emprunta pour aller à Paris revenant de son exil de l'île d'Elbe. C'était à l'époque encore parfois un chemin de terre. Le voyageur qui la suit aujourd'hui pourra s'amuser des emblèmes napoléoniens qu'il croisera sur sa route. Surplombant le lac de Laffrey, se trouve le point de rencontre entre la petite troupe de l'Empereur et l'armée royaliste de Louis XVIII, venue l'arrêter, mais qui ne l'arrêtera pas après un acte de bravoure de celui dont le règne allait encore durer cent jours. Cette prairie est signalée aux voyageurs par des panneaux indicateurs qui conduisent à une statue équestre d'un Napoléon déjà vieillissant.

Laffrey n'est cependant pas connu que pour son lac, mais aussi pour sa rampe, cette route à forte déclivité qui se termine par un virage à 110 degrés. Ce qui vaut à cette rampe sa célébrité, ce n'est pas la peine des cyclistes du Tour de France quand ils la remontent mais bien les accidents mortels qui ont fait la une des journaux depuis des années, et, plus particulièrement, les accidents d'autocars, dont cette rampe détient certainement un record. Ce qui frappe de surcroît les imaginations, c'est que plusieurs de ces accidents ont tué des pèlerins revenant du sanctuaire de Notre-Dame-de-La-Salette tout proche, et ce, jusqu'en 2007 où l'on vit périr un trentaine de pèlerins polonais. Ces accidents terribles ont évidemment leur mémorial. Celui de l'accident de l'autocar polonais, en pierre noire, porte les insignes de la Pologne et le nom des défuntes et des défunts. La mémoire des défunts de l'accident d'autocar de 1946 est une simple stèle sur le bord de la route, sans doute gravée par le marbrier local. On parvient encore à lire le nom des victimes de l'accident du 25 août 1946. Ce sont principalement des femmes : Hélène, Monique, Philomène, Claudine, Marie, encore Marie, Eugénie, accompagnées d'un Louis. Il y eut alors dix-huit morts, apprend-on. On ne livrera donc pas ici le nom des dix autres pèlerins du Beaujolais qui perdirent la vie sur cette rampe maudite, ni ce qu'en pense la statue de Napoléon qui, de haut et de loin, contemple les scènes de ces carnages modernes.

Cette stèle de 1946 est la plus touchante, de ces mortes et de ces morts qui venaient certainement de fêter la fin de l'occupation nazie et de la guerre, broyés et incinérés dans la ferraille disloquée pour avoir voulu prier.









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4e de couverture



Nous en avons tous vu, ne nous arrêtant pas, n'allant pas vérifier la minutie de leur agencement. Passant régulièrement au même endroit, nous les avons vu vieillir, parfois disparaître avec le temps. Certains sont restés, même de manière imprécise, dans notre mémoire. Ils font partie de la route. Ils font partie du paysage.
De quoi s'agit-il ?
Des mémoriaux de bord de route.
Ils marquent la mort violente de proches dans un accident. Ils sont modestes, fragiles ou plus imposants quand le drame est celui, par exemple, d'un accident d'autocar. Ils sont durables ou éphémères, entretenus ou laissés à l'abandon. Ils recèlent tous une forte émotion et marquent la difficulté de faire le deuil d'une mort considérée comme particulièrement injuste et violente. Si l'on s'approche, on repart souvent des pleurs au bord des cils, tant la charge émotionnelle est forte.
Mathieu Diégèse, photographe ethnologue, est allé à la rencontre de ces cénotaphes populaires. Il rapporte de ce voyage le long des routes une moisson d'images qui montrent tout aussi bien la diversité de ces monuments intimes que la permanence des mêmes éléments, leur donnant rang de fait culturel, de témoignage civilisationnel.
C'est sans doute le livre de photographies le plus émouvant de la rentrée. Vous aurez certainement vous aussi un peu de vague à l'âme en le refermant.










7 mars







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