| samedi 5 août 2023 | |
| vendredi 5 août 1960, il y a 63 ans | Petit hommage
à Matisse Par ANDRÉ CHASTEL |
| Le Monde - publié le 5 août 1960 | |
| Aix-en-Provence,
4 août. - Matisse peut être et même doit être de toutes les
festivités
méridionales. Il a fréquenté tous les bords méditerranéens : la
Corse
en 1898 - l'année de son mariage, - Saint-Tropez avec Signac
en 1904,
Collioure en 1905, Biskra en 1906, le Maroc en 1911, 1912, puis, dès
1916, Nice, où cet homme du Nord converti au soleil finira par se
fixer. Aix n'occupe pas une place privilégiée dans la vie de
l'artiste ; mais son épouse, d'origine toulousaine, s'y était
établie depuis la
mort du peintre ; elle souhaitait qu'on rappelât au pays de
Cézanne
l'entreprise si lucide et si éclatante du peintre du Bonheur de vivre
et de la Danse. La municipalité et le conservateur du Pavillon Vendôme - demeure charmante mais plutôt exiguë et inconfortable pour une grande manifestation - ont fait de leur mieux pour répondre à ces intentions (1). Le mois du Festival, il convient qu'Aix se pare ; la capitale provençale ne peut être en reste avec Marseille, qui a l'an dernier, présenté Picasso et cette année Rouault. En s'adressant à la famille même de Matisse, à ses héritiers, on avait des chances d'obtenir des inédits et - ce qui est si rare et pourtant si souhaitable - de sortir des redites, de renouveler un peu la connaissance de l'artiste (2). Une exposition simultanée aux Pays-Bas a toutefois privé le Pavillon Vendôme d'une bonne partie de ses chances. Ce n'est plus seulement sur le plan national, mais à une échelle plus vaste qu'il faut envisager maintenant la coordination des expositions et des festivals. Toute la planète a besoin d'art, et partout on pense aux mêmes noms, presque aux mêmes œuvres. Il y a plus de demandes que jamais ; les prêteurs, excédés, se font plus rares et l'inflation existe là aussi. Le résultat, un peu inattendu, est une exposition de travail, fondée avant tout sur les dessins. À la déception à peu près inévitable du public, qui ne trouvera que deux ou trois œuvres " connues ", c'est-à-dire déjà reproduites, parmi les vingt-cinq tableaux de l'exposition, répond l'intérêt des amateurs avertis, qui ont ici un aperçu de la technique et des moyens du maître. Un seul ouvrage vraiment notoire : la Gitane, de 1906 (prêtée par le musée de l'Annonciade), avec son heurt délibéré de touches vertes et rouges, un des moments les plus décidés de fuite du " joli " ; le Rêve (de 1940), avec la forme lovée d'une jeune femme vêtue d'une blouse à motifs brodés - dans l'esprit de la fameuse " blouse roumaine ", - est une œuvre assez significative de l'aisance finale de Matisse. Au contraire, l'Odalisque (1928), prêtée par le musée d'Art moderne de Paris, appartient à une série où l'effet entre l'ocre rouge et le noir, les arabesques et les damiers, reste comme inerte. Elle ajoute peu. Pour le reste, les tableaux - encore une fois peu nombreux - venus de l'atelier aident à préciser le parcours de Matisse, si on le connaît déjà. Plusieurs sont inachevés et montrent le peintre au travail ; ainsi le beau Pont Saint-Michel (1900), qui lait suite aux toiles de Belle-Isle, où l'accent impressionniste était tout de même assez hésitant. La vue de Notre-Dame au remorqueur, vaporeuse, dans les gris et vert, est un essai dans une voie dont l'artiste se détournera vite. La Rue à Collioures (1905) appartient au moment où Matisse abandonne l'expérience " divisionniste " : les touches sont larges et l'esquisse - très sommaire - le montre soucieux de garnir la toile de façon plus décidée. Il y avait là naturellement matière à plusieurs expositions restreintes sur la longue suite des expériences diverses et contradictoires de Matisse. Un autre problème - plus subtil - est celui des rapports de l'artiste, devenu - après 1906 - sûr de son style, avec la révolution " cubiste " ; trois toiles invitent à considérer qu'il n'y est pas resté indifférent : le Grand Nu assis (1909), étude - inachevée - de plans roses, où l'on peut voir une réplique aux figures " taillées à coups de serpe " de Braque et de Picasso, la Tête rose et blanche (1914), fantaisie de lignes et d'intersections qui n'est finalement pas très heureuse, et où entre une sorte de prémonition de Klee, enfin l'Allée dans le bois (1916), où l'ombre noire soulève comme une lame la perspective verte. C'est dans une autre voie que Matisse cherchait la construction nécessaire : les accords bleu-vert de la Petite Mosquée (1912) l'indiquent avec bonheur, et la Jeune Fille au chat (1910), portrait de Marguerite, la fille de l'artiste, figure frontale, aux à-plats francs, en donne un bon exemple. Meilleure que l'Autoportrait (1918), un peu trop ocre, et le portrait au demeurant vigoureux de Demotte (1918, musée de Lyon). Les nus et les odalisques du reste de l'exposition ne forment pas un ensemble suffisant de l'" orchestration " matisséenne ; les toiles incomplètes de cette période ne sont pas par elles-mêmes d'un grand enseignement. Les deux tapisseries et les cinq bronzes - dont la curieuse Jeannette (1913) - restent également au stade de l'indication sommaire. Il n'en est pas de même avec les dessins, qui sont l'élément le plus frappant de la réunion : ils viennent pour la plupart des enfants du peintre. La bibliothèque de Méjanes - la belle et riche bibliothèque d'Aix - a fourni un excellent ensemble des livres illustrés (poèmes de Reverdy, de R. Char, de Baudelaire, de Rouveyre, etc.), de telle sorte que le déroulement des motifs et des inventions graphiques est bien mis en évidence. Fusain, mine de plomb, encre de Chine ; les trois techniques interviennent tour à tour pour dégager la ligne grasse de l'arabesque ; Matisse, on le sait, multipliait les essais, mais ne reprenait pas, et cette insistance conduit à des contours unifiés, à des pages aussi simples et aussi pleines que possible. " J'ai travaillé des années pour qu'on dise : Matisse, ce n'est que ça ", déclarait-il, il y a vingt ans, en se prévalant du poème où Mallarmé évoque " l'extase pure " du " Chinois au cœur limpide et fin ". Figures couchées, somnolence d'odalisques prises dans le décor, profils brusquement dépouillés, feuillages, une continuité s'établit ainsi jusqu'aux papiers découpés, où l'effet surgit d'une juxtaposition, la ligne n'étant plus que la mince suture de deux champs colorés. " Mes courbes ne sont pas folles ", disait Matisse en souriant. Ce sont ces prestiges supérieurs du dessin qu'il faut restituer à la présentation du Pavillon Vendôme pour apprécier la dignité et le charme de toutes ces pages, finalement bien choisies dans les cartons du maître. Ainsi prendra tout son sens une manifestation destinée à rappeler - sous les platanes - la justesse et la force d'un peintre qui n'a jamais pu se passer d'un jardin plein de feuillages et d'oiseaux. (1) Le catalogue a été rédigé par Mme Martial-Salme. (2) La meilleure réunion de documents, déclarations et souvenirs se trouve dans l'ouvrage de R. Escholier, Matisse ce vivant, librairie A. Fayard, 1956. Parmi les publications récentes se détache l'étude - illustrée de cinquante-huit planches en couleurs - de J. Lassaigne, coll. le Goût de notre temps, éd. Skira. 1959. ANDRÉ CHASTEL |