Diégèse Les narratrices et les narrateurs
Journal de Danièle en 2003 - 42 jours -
Danièle vit et travaille à Grenoble en Isère.



mardi 2 janvier 2024 jeudi 2 janvier 2003 On va avoir de la neige cette année. Il y avait trop de monde hier. Mais, quand les vacances scolaires seront terminées, on montera. C'est sûr. Il faut que je me motive, même si je ne skie plus comme avant.

Je suis attristée par l'incendie du château de Lunéville. Les chaînes de télévision m'ont rappelé qu'on l'appelait le « Versailles lorrain ». Cela ne lui a pas évité les flammes. Le nouveau ministre de la Culture, qui est lorrain si ma mémoire est bonne, doit être lui aussi attristé. Je suis sûre qu'il y voit un mauvais présage pour son mandat ministériel. L'avenir le dira. Mais, il va bien falloir vingt ans pour reconstruire le château.



mercredi 10 janvier 2024
vendredi 10 janvier 2003 On pourrait croire que les conducteurs grenoblois sont équipés pour circuler sur la neige et même qu'ils savent comment circuler sur la neige. C'est sans doute vrai pour certains, mais pas pour tous, si j'en crois la pagaille depuis deux jours. Ce ne sont que quatre ou cinq centimètres, mais la ville est quasiment bloquée.

Je suis donc allée travailler à pied aujourd'hui. Sans surprise, il y avait beaucoup d'absents au bureau. Pas de casse, fort heureusement, en tout cas, pas que je sache. Le Dauphiné libéré fait sa une sur la neige comme si nous étions en Normandie. C'est drôle. Il n'y a que les enfants qui restent zen. On les trimballe sur les pistes pendant tout l'hiver. Ils ont l'habitude. Pendant tout mon périple à pied, je n'ai pas été visée par une seule boule de neige. Alors, j'ai failli viser un groupe d'enfants qui marchait dans la rue. Enfin, je n'ai pas vraiment « failli ». L'idée m'a seulement traversé l'esprit un court instant et m'a fait sourire bêtement.

Parfois, j'imagine quitter Grenoble. Je me demande ce qu'il advient quand on marche pour aller travailler dans des rues que l'on ne connaît pas. Je connais par cœur les rues que j'emprunte et souvent depuis l'enfance. Mais, depuis la rentrée, je m'ennuie. C'est sans doute l'effet de la nouvelle année et de tous ces vœux déversés avec plus ou moins de sincérité...



samedi 20 janvier 2024 lundi 20 janvier 2003 Dix jours déjà que je n'ai pas écrit ici. Je m'étais fait pourtant la promesse, j'avais pris la résolution d'écrire chaque soir dans ce carnet posé à côté de mon lit. Je n'ai pas réussi, ouvrant parfois le carnet sur une page blanche et restant sèche, ne trouvant rien à écrire. Je suis même allée jusqu'à m'endormir avec le carnet ouvert sur moi, le retrouvant le matin sur le sol, une page un peu cornée.

Pourtant, je me sentais forte de trouver chaque jour quelque chose à noter, parce qu'il y a toujours quelque chose à noter : la trace blanche laissée par un avion dans le ciel ; le cri particulièrement strident d'un oiseau ; le rire de cette femme, là-bas, au fond du café. Mais, j'étais comme intimidée par le carnet lui-même, par l'idée d'écrire quelque chose d'intéressant.

J'aurais dû noter une seule phrase ici. Mais, je me suis fait la promesse de ne rien retirer, de ne rien corriger sauf les fautes d'orthographe. Cette seule phrase, c'est celle-ci :

L'idée de ton oubli.



jeudi premier février 2024 samedi premier février 2003 Est-ce que je vais pouvoir écrire ici que tu n'es plus là ?

C'est fait.

Tant que je ne l'avais pas écrit, l'absence était moins officielle, moins abrupte, moins définitive.

Mais je viens d'écrire que tu n'es plus là et je me sens encore plus seule.

Où sont celles et ceux qui sont absents ? C'est indécidable. Peu importe que leur absence soit proche ou lointaine, temporaire ou définitive... Notre vie se construit sur toutes les absences, elle se constitue d'absences agrégées. Ce sont ces lampadaires éteints dans la rue là-bas et peu à peu les lampadaires encore allumés se font de plus en plus rares.

Je préfère encore quand je n'arrive pas à écrire, c'est moins déprimant.



samedi 3 février 2024 lundi 3 février 2003 Donc, tu n'es plus là. Mais qu'as-tu pris avec toi de moi ? Que gardes-tu de moi vivante dans ton absence ? On peut parfois lire et entendre que l'absence dure. L'absence ne dure pas. L'absence est insensible à la durée. L'absence, quand elle est ressentie en tant qu'absence est le présent-même, l'immédiateté-même. Il n'y a jamais plus présent que l'absence.

Maintenant, tu n'es plus là. Et maintenant encore et encore maintenant. L'absence est ce qui laisse entrevoir le mieux ce que pourrait être l'éternité, l'éternité éternelle.

Je vais chercher quelles sont les représentations de l'absence et les théorisations de l'absence qui me plaisent et qui viennent à moi. Je commencerai sans doute par Orphée et Eurydice. Je vais relire le mythe et tenter d'éprouver ce qu'il me dit, ce qu'il me fait.



mercredi 21 février 2024 vendredi 21 février 2003 Depuis presqu'un mois déjà, j'essaie de me mettre à distance de ma peine, de ce sentiment inextinguible du manque par une démarche que je pourrais qualifier d'anthropologique. Qu'est-ce qui, dans ce manque, somme toute anodin, me relie à l'humanité toute entière, du passé jusque dans l'avenir ?

Tu n'es plus là. Mais, à ce que je sache, tu n'es pas mort. Si nous en avions décidé autrement, nous pourrions nous parler, nous envoyer des messages, nous voir même. Mais, je sais que si je te voyais et si je marchais devant toi, dès que je me retournerais, tu disparaitrais.
C'est cela que nous dit le mythe d'Orphée et d'Eurydice, peut-être, c'est que la véritable présence ne peut s'actualiser que par l'absence et même qu'elle n'est qu'absence.

SI je pense à ma grand-mère, décédée il y a une vingtaine d'années, elle est immuable. Sa présence est immuable. Alors que quand elle était vivante, sa présence était intermittente et son déclin douloureux.

Alors, d'où vient l'horrible manque qui me déchire ?



mardi 27 février 2024 jeudi 27 février 2003 Je me suis dit aujourd'hui que lorsque tout manque, rien ne manque. Puis, je me suis alors souvenue de Marguerite Duras assénant comme elle savait le faire : « C'est par le manque que tout arrive. » De quel manque parlait-elle déjà ? Peu importe et disait-elle d'ailleurs que ce manque était ce qui amenait l'écriture ? Je n'en sais plus rien, si je l'ai jamais su.

C'est très curieux ces profondeurs d'où est venue cette sentence de Marguerite Duras. Qu'y pouvait-elle y côtoyer ? Pourrais-je faire un « Marabout de ficelle » du manque ? Cela ressemblerait vite à une page d'un de ces sites internet qui abreuvent de citations en échange de quelques publicités plus ou moins consenties.

Qui est sujet dans le manque ? En français, c'est ce qui ou ce qui manque. En anglais, le sujet demeure celui qui exprime le manque. Il faudrait que je vérifie comment on dit cela, le manque, dans d'autres langues. L'allemand, à la saxonne comme l'anglais, prétendra : « Ich vermisse das » quand l'italien remettra les choses dans l'ordre du français « mi manca questo ». Resterait à savoir si ces variations autour du sujet changent quelque chose dans la manière de manquer.



lundi 11 mars 2024 mardi 11 mars 2003 C'est bien la première fois que je trouve quelque qualité à Jacques Chirac, élu par défaut l'année dernière au second tour contre Jean-Marie Le Pen. J'ai voté pour lui et je n'étais pas de celles, de ceux, qui portaient une pince à linge, évidemment grotesque. Chirac a dit non à la guerre contre l'Irak et il a bien fait.

C'est pour moi l'occasion d'explorer un autre usage du verbe manquer que j'affectionne particulièrement. De Chirac, on pourrait ainsi dire, qu'à cette occasion, il n'a pas manqué à sa fonction, voire qu'il n'a pas manqué à l'histoire. Pourrais-je alors dire que m'ayant manquée tu me manques ? Je pourrais l'écrire sans doute, mais le dire, à qui le pourrais-je ?



jeudi 21 mars 2024 vendredi 21 mars 2003 C'est encore une fois la guerre en Irak et je lis dans le journal que l'invasion terrestre a commencé. Le monde arabe est en ébullition et l'on revoit dans les rues égyptiennes ces manifestations monstres des grandes occasions. Dans le monde arabe et plus largement le monde musulman, l'Irak, l'Irak a une place particulière. C'est en quelque sorte le berceau de l'arabisme. De tous les pays arabes, l'Irak est celui des intellectuels. Bien sûr les dérives du régime baathiste et de son leader ensanglanté ont placé cela au second rang et l'on pense davantage à Al Azhar qu'à Moustansyriah, l'antique université de Bagdad créée à la même époque que la Sorbonne.

Qu'en sauront les soldats, de tout cela, qui piétineront l'asphalte de la route entre Koweït et Bassorah...

C'est aujourd'hui le printemps. Je regarde les bourgeons. Ils me manquent déjà. Je déteste les arbres dont les feuilles sont caduques. Un bourgeon est toujours la prédiction d'une feuille morte.



mardi 2 avril 2024
mercredi 2 avril 2003
Je suppose que l'armée américaine sera bientôt à Bagdad. C'est une question d'heures, paraît-il, si l'on en croit les médias. Peu importe d'ailleurs, ils auront été à Bagdad dès le premier jour de l'entrée sur le territoire irakien.

Je n'ai pas besoin de faire de gros efforts d'imagination pour me figurer quelles seront les photographies de la ville que la presse accréditée fera parvenir. Une ville comme beaucoup de villes arabes. Des drapeaux irakiens descendus de leur hampe. Des statues présidentielles et tout autant dictatoriales déboulonnées et renversées le tout dans la lumière ocre du désert dérangé.

Et puis ? Qu'en sera-t-il ? Une fois de plus les peuples arabes auront un sentiment d'humiliation. Qui pourrait vraiment croire que la souveraineté du Koweït était la raison véritable de cette guerre. Qu'en sera-t-il des armes de destruction massive supposées. Et si tout cela n'était que mensonge ? On sait que les défaites ont une amertume qui dure plus longtemps que l'effusion de la victoire. D'ailleurs, y a-t-il jamais réellement des victoires ?



jeudi 4 avril 2024
vendredi 4 avril 2003 Les Américains sont arrivés dans l'aéroport de Bagdad. Toujours pas d'armes de destruction massive, ni dévoilées, ni a fortiori, utilisées par le dictateur irakien. Dans le même temps, l'armée israélienne est entrée dans deux camps palestiniens qui avaient manifesté leur soutien à l'Irak.
Ce qui est étonnant, ce n'est ni cette manifestation de soutien, ni la riposte de l'État hébreu, mais bien qu'en 2003, il y ait encore des camps palestiniens et que Gaza soit encore considérée comme une enclave près de dix ans après les premiers accords d'Oslo. Cela ne finira donc jamais ?

J'ai eu des nouvelles de toi par hasard. Ou plutôt, j'ai vu ton nom dans un magazine spécialisé dans la mécanique automobile. C'était sans doute le nom d'un homonyme. Je n'ai pas le souvenir que tu connaisse quoi que ce soit en mécanique et que cela t'ait jamais intéressé.

Je me souviens de ce long voyage que nous avions fait jusqu'à Algésiras et de nos bivouacs improvisés. Tu avais si peur que la voiture tombe en panne que tu en avais eu mal au ventre. Dans le manque de toi il y a aussi le manque de tes inquiétudes et de tes angoisses, mais pas celui de tes symptômes.



lundi 8 avril 2024 mardi 8 avril 2003 Les alliés contre l'Irak sont toujours en quête d'armes de destruction massive. Les Britanniques affirment en avoir vu ici quand les Américains sont certains d'en découvrir là. C'est une sorte de jeu de mistigri. Les États-Unis et surtout la Grande-Bretagne sont de très anciennes démocraties et nul doute que leurs dirigeants devront rendre des compte à leurs parlements si ces armes ne sont pas découvertes rapidement.

Dans la même édition du Monde on note que les Américains se demandent si Saddam Hussein est encore en vie après un bombardement massif sur l'une de ses résidences au centre de Bagdad. Il est trop évident qu'il s'agit là encore de diabolisation. Saddam, dans l'imaginaire des Alliés est Hitler quand d'autres quelques années auparavant, d'autres ou les mêmes d'ailleurs, avaient voulu voir en lui le De Gaulle du Proche Orient. Bien sûr, il n'est ni ceci ni cela. Ce n'est pas une personne très fréquentable, bien qu'il ait été beaucoup courtisé, mais il n'est pas nécessaire de tenter de l'assimiler à des personnages historiques de l'histoire occidentale du vingtième siècle. Il a sa propre place.

En écrivant cela, je comprends quelque chose. Tout ce qui me manque est resté au siècle dernier. Ce siècle présent qui commence ne me dit rien qui vaille.



mercredi 10 avril 2024 jeudi 10 avril 2003 Tiens, maintenant que Bagdad est tombée, il semblerait que les Américains ne sont plus aussi certains que les substances qu'ils ont trouvées étaient bien des armes chimiques. Je lis dans Le Monde que le chef de l'Agence internationale de l'énergie atomique a demandé un complément d'enquête, ce dont ne s'est pas offusqué le secrétaire à la Défense Donald Runsfeld.

Je lis dans la même édition du quotidien que les hôpitaux irakiens sont bondés et qu'il y a de nombreuses victimes civiles. C'est quand même incroyable, car, il n'y a plus de défense anti aérienne. Le population vit cloitrée, là où elle le peut, et malgré tous ses moyens technologiques, l'armée américaine réussit à tuer des civils.

La guerre est toujours désespérante, c'est au moins une des promesses qu'elle tient.



lundi 22 avril 2024 mardi 22 avril 2003
C'est une guerre spectacle et il y a des gens qui meurent pour ce spectacle, qui est un spectacle américain.

Désormais, il ne s'agit plus, dans le récit qui est déversé par les médias américains, de rechercher d'introuvables armes de destruction massive, mais de trouver le dirigeant irakien déchu, traqué et de contrer les légendes qui naissent à don endroit.

Je lis dans Le Monde que les services spéciaux américains éditent un jeu de cartes dans lequel chaque carte représente un fugitif recherché, un homme ou une femme à abattre. La carte maîtresse, c'est l'as de pique, celle du mal absolu, qui a été attribuée à l'ex président irakien. Mais un jeu reste un jeu et la symbolique du jeu ne devrait pas servir les desseins de la guerre.

Moi, qui ne suis pas en guerre, je pourrais aussi dessiner un jeu de cartes dans lequel chacune des cartes représenterait un manque, un regret, un oubli. C'est une idée que je conserve.

dimanche 28 avril 2024 lundi 28 avril 2003
jeudi 2 mai 2024
vendredi 2 mai 2003

vendredi 10 mai 2024 samedi 10 mai 2003

mardi 14 mai 2024 mercredi 14 mai 2003
jeudi 27 juin 2024
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lundi premier juillet 2024
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mercredi 3 juillet 2024 jeudi 3 juillet 2003
dimanche 7 juillet 2024 lundi 7 juillet 2003
mardi 9 juillet 2024 mercredi 9 juillet 2003
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mercredi 31 juillet 2024 jeudi 31 juillet 2003

mardi 6 août 2024
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lundi 12 août 2024 mardi 12 août 2003
lundi 26 août 2024 mardi 26 août 2003
vendredi 30 août 2024 samedi 30 août 2003
jeudi 5 septembre 2024
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mercredi 11 septembre 2024 jeudi 11 septembre 2003
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lundi 30 décembre 2024 mardi 30 décembre 2003