Diégèse Les narratrices et les narrateurs
Journal d'Esteban en 2004 - 36 jours -
Esteban vit et travaille à Pontarlier dans le Doubs.



vendredi 5 janvier 2024 lundi 5 janvier 2004 On a accueilli plusieurs classes aujourd'hui à l'usine. C'est sans doute pour faire passer la rentrée qu'on nous les amène. Au moins, on n'a pas à leur expliquer ce qu'on fabrique ici. Ils le savent tous. Certains ont déjà visité l'usine plusieurs fois au cours de leur scolarité, mais ils reviennent avec plaisir et ils repartent avec leur boîte de poudre chocolatée. On devrait lancer bientôt un nouveau produit. Mais c'est encore « secret-défense », même si on a bien une petite idée...

J'espère que l'année va bien se passer. J'ai encore eu un étourdissement passager ce matin. Personne n'a rien remarqué. Je ne voudrais pas changer de poste de travail. Mais c'est sûr que si cela continuait, il le faudra bien.



mardi 9 janvier 2024 vendredi 9 janvier 2004 La semaine a été dure. Les étourdissements ne m'ont pas lâché. C'est déjà désagréable de se sentir mal, mais, en plus, quand il faut le cacher, c'est insupportable. Bien sûr, le chef d'équipe a fini par s'en apercevoir et en a parlé à la responsable RH. Je suis convoqué lundi. J'imagine qu'elle va m'envoyer de gré ou de force à la médecine du travail. J'imagine aussi qu'il faudra que j'aille à Besançon. Je vais encore perdre une journée.

Je n'ai rien dit à la maison. Je ne leur dirai rien. Les enfants viennent de reprendre l'école. Ilaria a ses propres soucis depuis la naissance du troisième. Je ne veux pas les inquiéter.

J'ai pourtant hâte de savoir de quoi il s'agit. Ma généraliste n'a rien trouvé. Ma tension est normale. Les résultats de l'analyse de sang sont excellents. Mais, je ne lui ai peut-être pas tout dit... alors, elle n'a peut-être pas cherché au bon endroit.

On verra bien.



mardi 23 janvier 2024 vendredi 23 janvier 2004 Examens complémentaires... Ce n'est jamais bon signe... Ou bien alors, je suis tombé sur un médecin consciencieux qui ne veut rien laisser au hasard. Je dois passer une I.R.M. Autour de moi, tout le monde dit « un I.R.M ». Mais j'ai vérifié et c'est bien « une I.R.M. », pour « Imagerie à résonance magnétique ». Le médecin m'a assuré que ce n'était pas douloureux. J'ai rempli un questionnaire et j'ai assuré que je n'étais pas enceint(e) et que je n'avais pas d'éclats métalliques dans le crâne.

J'ai rendez-vous lundi, toujours à Besançon. Mais j'ai pris un jour de R.T.T pour ne pas inquiéter les collègues. Je n'ai dit à personne que je devais passer cet examen. Je déteste être un sujet de conversations. Et puis ça ne regarde personne en fait.

Si encore c'était le printemps, je pourrais faire un peu de jardin. Ça m'occuperait les mains et l'esprit. Mais là, je redoute ce weekend. Je vais inventer quelque chose à bricoler dans la maison. Dans le garage, il fait trop froid.

Et puis, il y a ces fichus symptômes. Mais, même dans ce carnet, je n'ose pas les décrire.



mercredi 14 février 2024 samedi 14 février 2004 Je vais attendre demain pour le lui annoncer. Rien ne presse vraiment. Les résultats, on les attend, on les craint ou on les espère, mais une fois qu'ils sont là, ce sont eux qui peuvent attendre. Je vais attendre, parce que c'est la Saint-Valentin et que ce serait vraiment trop triste de lui apporter aujourd'hui cette mauvaise nouvelle.

L'I.R.M montre une forme ronde dans mon crâne, assez grosse pour provoquer les troubles que je connais depuis un certain temps. Ses contours laissent supposer qu'il s'agit d'une tumeur bénigne qu'il va falloir opérer. Ce qui est su n'est plus à craindre.

Je me suis arrêté à Besançon et je lui ai acheté la montre dont je sais qu'elle avait envie. Ce n'est pas une mauvaise ville pour acheter une montre. Je ne peux m'empêcher de penser qu'elle va mesurer le temps qui reste.



lundi 26 février 2024 jeudi 26 février 2004 J'ai eu une nouvelle expérience médicale, toujours à Besançon. Les médecins voulaient voir si la tumeur a des effets sur mon activité cérébrale. Je m'aperçois que je viens d'écrire le mot « tumeur ». Cela a mis du temps pour que j'admette qu'une boule ronde à l'intérieur du crâne n'était pas un kyste, mais bien une tumeur. J'ai beau savoir que le terme «  tumeur  » n'a aucun lien avec le verbe « mourir », peu importe, il fait peur. On a l'impression que l'on a déjà un pied dans la tombe et quand ladite tumeur est dans le crâne, on a l'impression d'avoir déjà les deux pieds dans la tombe.

Cette nouvelle expérience médicale, donc, était un électroencéphalogramme. Contrairement à la technique de l'I.R.M, celle de l'E.E.G n'est pas récente. J'ai lu qu'elle a été inventée au XIXe siècle et qu'elle est couramment utilisée depuis les années 1950. Je me suis donc retrouvé avec des tas de petites pinces colorées sur le crâne, avec interdiction de bouger, des sensations de picotement et une machine qui traçait de jolies courbes qui, je pense, figuraient l'activité électrique de mon cerveau. Eh bien il paraît que celle-ci n'était pas normale... J'ai demandé si c'était ennuyeux. Je n'ai pas obtenu de réponse précise. Mais je sais désormais que l'activité électrique de mon cerveau n'est pas normale. C'est déjà ça !



mercredi 28 février 2024 samedi 28 février 2004 Je dois revoir le neurologue le 16 mars et d'ici-là, je peux reprendre le travail. Je suis heureux de pouvoir reprendre le travail. Cela rassure la famille et les proches. Cela me rassure aussi. Je ne suis donc pas en situation de danger imminent, et je ne suis pas un danger pour les autres. Je peux conduire et d'ailleurs, pour chaque examen, je suis allé à Besançon tout seul. J'ai vu certains patients qui demandaient un transport médicalisé. Je ne veux pas juger, mais il me semble bien avoir vu l'un d'entre eux arriver dans sa propre voiture. Pour autant, je n'en sais rien. Il avait peut-être eu justement des difficultés à arriver.

Je reste impressionné par les courbes de l'électroencéphalogramme. Je n'ai aucune idée de ce qui fait qu'elles ne sont pas normales. Mais l'idée qu'elles ne soient pas normales, cette seule idée me terrifie. Je pense que cela rejoint la crainte qu'avaient mes parents et sans doute avant eux leurs parents d'avoir un enfant qui ne soit pas normal. Nous aussi d'ailleurs, surtout pour le premier, nous craignions un peu confusément d'avoir un enfant qui ne le soit pas. On craint évidemment d'abord d'avoir un enfant trisomique. Mais, cette crainte est désormais assez vite confirmée ou, le plus souvent, infirmée par les tests. Mais, il y a beaucoup d'autres maladies... Nos enfants sont normaux ou supposés normaux comme jusqu'à présent, j'étais normal ou supposé tel. Maintenant, il y a ces courbes et cela m'angoisse.



dimanche 17 mars 2024 mercredi 17 mars 2004 Je craignais de devoir arrêter de travailler. Le médecin m'a demandé si j'utilisais des machines potentiellement dangereuses et je lui ai répondu que non. Il est vrai que cela m'arrive ponctuellement, quand un gars est absent ou pour montrer le fonctionnement à un apprenti. <Mais pas continuellement. Le médecin m'a dit aussi que j'avais sans doute fait de l'épilepsie. Après que je lui ai expliqué que ce n'était pas possible, parce que je l'aurais remarqué, il m'a expliqué qu'il y avait différentes formes d'épilepsie et que la mienne était très certainement temporale. C'est la raison pour laquelle je n'avais jusqu'à présent rien remarqué. Maintenant que je le sais, je suis attentif, mais comme je suis attentif, je ne remarque rien. Cela peut sembler paradoxal, mais c'est ainsi que je le ressens.

Le médecin m'a dit qu'il faudra que je me fasse opérer, que je ne pouvais pas vivre avec cela, que ça n'allait qu'empirer. L'opération est programmée pour le 27 mai prochain. Cela me laisse du temps pour y penser. Trop de temps peut-être. Trop de temps aussi bien pour mes proches que pour moi.

Tout le monde est très inquiet et cette inquiétude est contagieuse.



mercredi 27 mars 2024 samedi 27 mars 2004 J'ai souvent entendu dire autour de moi : on s'habitue à tout. Souvent, cela signifie que l'on ne s'habitue pas vraiment à quelque chose de vraiment désagréable. Moi, je ne peux pas dire que je m'habitue à l'idée d'avoir une tumeur dans le crâne. J'ai compris cela quand le chirurgien m'a dit que je devais aller voir un oncologue. Avant de prendre le rendez-vous, j'ai regardé dans le dictionnaire ce que signifiait le terme. J'ai eu envie de rappeler le chirurgien pour lui demander pourquoi il m'envoyait voir un oncologue alors qu'il m'avait dit que ce n'était sans doute pas cancéreux. Cela détruisait l'explication que je donnais autour de moi sous forme de rengaine : ce n'est pas cancéreux. Peut-être que ce n'étais pas si évident puisque je dois aller voir un oncologue. Cela ne semble d'ailleurs pas si urgent puisque je n'ai rendez-vous que fin avril.

Je n'ai pas osé demander comment va se dérouler l'opération. Est-ce que je veux vraiment savoir ? Ce que je voudrais savoir, surtout, ce sont les risques et comment je serai après. Mais sur cela le chirurgien est très prudent. Il a commencé ses explications en me disant que toute opération comporte des risques. Cela, je ne l'ignorais pas...

J'ai hâte d'être au travail lundi. Au moins, comme ça, je n'y pense pas. En tout cas, j'y pense moins.



mardi 2 avril 2024
vendredi 2 avril 2004
On s'habitue à tout, paraît-il. C'est peut-être vrai, mais par intermittence. Je n'y pense pas. La plupart du temps je n'y pense pas. Et puis, je me souviens soudainement et un peu d'inquiétude me prend et puis, je n'y pense plus, jusqu'à la fois prochaine. C'est sûr que plus je suis occupé, moins j'y pense.

Cette semaine de travail était particulière. Maintenant que les choses sont programmées, que je vais devoir m'absenter en mai, c'est comme si je pouvais en parler, comme si je n'avais plus rien à dissimuler à mes collègues de travail. J'ai aussi prévenu ma hiérarchie et vu le médecin du travail une nouvelle fois. Les médecins n'ont pas voulu prédire le temps de ma convalescence. C'est moins pratique pour organiser le travail. Mais, j'ai un gars dans l'équipe que je vais former et il saura se débrouiller. Je plaisante avec lui en lui disant qu'il devra me rendre mon poste quand je rentrerai et ça le fait rigoler. En tout cas pour l'instant. On verra plus tard. L'entreprise, c'est comme la politique, qui s'absente perd souvent sa place.

C'est amusant de constater que par cette épreuve j'avais gagné en autorité, comme si j'étais un soldat à la veille d'une bataille. Surtout lundi, c'était frappant. Après, les habitudes ont pris le dessus et tant mieux. Je ne voulais pas que l'on me regarde comme une bête curieuse.
dimanche 28 avril 2024 mercredi 28 avril 2004
mercredi 22 mai 2024
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mercredi premier juin 2004

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