Diégèse Les narratrices et les narrateurs
Journal de Laurence en 2011 - 30 jours -
Laurence vit et travaille à Manosque dans les Alpes-de--Haute-Provence.




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mercredi 10 janvier 2024 lundi 10 janvier 2011 J'ai mal partout. Je suis allée hier courir au Parc de Drouille et aujourd'hui, « ça douille ». Quand j'ai mal, je deviens, sinon vulgaire du moins « vernaculaire ».

J'ai toujours aimé le terme « vernaculaire ». Je l'utilise dès que je peux, et même de façon abusive, comme je viens sans doute de le faire. En effet, s'il s'agit de nommer « ce qui est propre au pays, ou, par dérivation, d'un usage domestique », « vernaculaire » n'a dans la phrase que j'ai écrite ci-dessus aucun de ces attributs. Peu importe !

J'ai oublié de passer par la Poste ce matin. Je dois pourtant aller chercher ce colis, qui doit être un cadeau de ma mère, qui se vexerait à coup sûr et légitimement s'il lui est retourné. Déjà qu'elle s'assure régulièrement que je ne mets pas en vente sur l'internet les cadeaux qu'elle me fait...

J'aurais dû aller la voir. Elle n'est plus si jeune après tout. Combien de Noël encore ? Personne ne le sait.

Les travaux commencent demain. J'espère que cela va bien se passer. Dans mon esprit « travaux » signifie « ennuis associés à retards, surcoûts et déception finale ». Je dois confondre les travaux avec le mariage !




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lundi 22 janvier 2024
samedi 22 janvier 2011 Cela fera bientôt deux semaines que je vis dans les gravats, sans compter l'inondation provoquée par l'arrachement de l'arrivée d'eau lors de la dépose d'une cloison. Je me dis parfois que je ferais mieux de ne pas rester là pendant qu'ils travaillent. J'ai essayé un jour, mais, le résultat n'a pas été concluant. De toute façon, il est trop tard pour changer d'entreprise. Je connais la devise qui me semble bien être celle des artisans du bâtiment : « on ne change pas une équipe qui perd ! »

Plus sérieusement, tant que les travaux ne sont pas finis, je ne peux pas ouvrir mon cabinet. Sur le plan logistique, tout est prêt. J'ai même l'ordonnancier avec les bons codes-barres. Je suis immatriculée, conventionnée. La belle plaque façon cuivre est rangée dans un placard prête à être posée. Je n'aurai même pas besoin de percer : il y avait avant moi un psychiatre dans l'immeuble. Il faudra d'ailleurs que je me renseigne sur les raisons de son départ.

En attendant que cela se termine - ils m'ont promis que je pourrai ouvrir le 1er février - je me renseigne sur la ville. Ma thèse a porté sur les pathologies urbaines liées à l'histoire des villes. Je n'irai pas jusqu'au Moyen-Âge, mais bien jusqu'au XIXe siècle. Est-ce qu'il y a des traces des révoltes de 1851 contre le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte ou bien encore de l'épidémie de choléra de 1884. Sans doute pas. La population s'est tant renouvelée... Mais, c'est toujours bon à savoir.




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jeudi premier février 2024 mardi premier février 2011 Toutes les entreprises ont tenu leurs promesses. Le cabinet est ouvert. J'avais invité mes collègues en fin d'après-midi pour célébrer l'ouverture. Avant de m'installer, je les avais contactés et ils m'ont confirmé qu'ils croulaient sous les patients. Ils m'ont donc accueillie avec satisfaction sinon soulagement. Surtout que je vais développer une expertise un peu éloignée de la leur. Bien sûr, je vais prendre des patients individuels - ils m'ont promis de m'en envoyer - mais je compte aussi pouvoir faire de la thérapie de groupe, familiale, de couple, voire dans certains cas, de la thérapie généalogique. J'irai doucement, car, dans ces formes de diversification, il y a beaucoup de charlatans et dans une petite ville comme Manosque, les réputations se font et se défont très vite. Je vais d'abord me constituer patiemment une patientèle.

En attendant, je n'ai eu aucun patient aujourd'hui et pas eu un seul coup de téléphone. Je m'y attendais, mais même les psychiatres croient parfois au miracle.




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jeudi 15 février 2024
mardi 15 février 2011 Cela fait deux semaines que j'ai ouvert le cabinet et j'ai fait une dizaine de séances avec six patients, qui sont d'ailleurs des patientes. Si je ne veux pas dépérir d'ennui, il faut que je trouve un moyen d'accélérer le mouvement.

Quelle idée d'être venue à Manosque !

Je ne sais pas si mes charmants collègues ont tenté de m'envoyer des patients ou s'ils les ont dissuadés de venir me consulter...
Mais voilà bien de mauvaises pensées.

Je sais comment je pourrais faire pour me faire connaître rapidement... Je peux aller dans les hôpitaux, contacter les services sociaux, les institutions scolaires, moins pour les enfants que pour les enseignants qui sont de bons clients. Mais, le mieux serait que je trouve le moyen de passer au journal télévisé local, le soir à dix-neuf heures. Mais pour cela, il faudrait qu'il y ait un sujet plus intéressant que ma petite personne de médecin psychiatre récemment installée ici.

Bref, ce n'est pas gagné. Heureusement que j'ai encore quelques économies, sinon, je vais devoir en plus trouver un mari.




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lundi 19 février 2024 samedi 19 février 2011 Je n'ai pas trouvé de mari, mais j'ai trouvé un patient. Cette seule phrase me vaudrait un toussotement de mon analyste. Je ne la prononcerai donc pas quand je la verrai. Ou bien je la prononcerai. Cela va dépendre du travail qui va s'engager avec ce patient... s'il s'engage un travail. S'il engage un travail.

Même en étant formée correctement - et je pense que je le suis et déjà bien aguerrie - il n'est pas anodin d'avoir un patient qui vous plaît. Cela demande beaucoup de concentration pour éviter toute projection. Il a passé la première séance à pleurer. Je lui ai donc passé des mouchoirs en papier. J'ai senti qu'il avait un peu honte, de pleurer, de renifler, de se moucher. Il a eu cette phrase assez incroyable : « Ça, je vous le rendrai. » S'il avait dit : « Je vous les rendrai. », cela aurait pu déjà signaler que le transfert avait commencé. Mais le : « Ça, je vous le rendrai. », c'est vraiment accéléré et très inhabituel. S'il n'avait pas été pas en train de sangloter, je l'aurais soupçonné de feindre. Mais je ne pense pas qu'il sache ce qu'est le transfert. De toutes les façons, même les patients qui le savent l'oublient pendant les séances. Je n'ai pas relevé. Je suis certaine qu'il va me parler de sa mère.

À la fin de la séance, alors qu'il avait le visage complètement défait, bien que très séduisant, je lui ai souri en lui disant : « À la prochaine fois. » Il a souri et répondu « Oui, Docteur. »

Tout est donc pour le mieux.




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mercredi 21 février 2024 lundi 21 février 2011 J'ai appelé ce matin mon superviseur à la première heure. Je n'ai pas cessé de penser au patient triste. Quand j'écris « Le Patient triste », cela résonne comme le titre d'une romance. Je ne peux donc pas l'écrire.

Je ne peux pas non plus lui dire qu'il est impossible qu'il commence un travail avec moi. Je n'ai pas de patients ou presque. Je ne peux pas feindre d'en avoir trop. Dans une petite ville comme Manosque, ce sera désastreux. Je dois donc le garder.

C'est la première fois que cela m'arrive. C'est le b-a-ba de ne pas érotiser les patients. Et surtout de ne pas les inclure dans un récit qui est exogène à la cure. Je dois me reprendre. Il ne revient que la semaine prochaine et j'ai obtenu, enfin, quelques vacations à l'hôpital de Marseille. Cela va me changer les idées.

Qu'est que cela va être au printemps ?




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samedi 9 mars 2024 mercredi 9 mars 2011 Je n'ai plus de nouvelles du patient triste. Je l'ai peut-être guéri après tout. S'il ne vient pas, c'est qu'il estime ne pas en avoir besoin. Les patients et surtout les non-patients pensent souvent que nous regrettons que nos patients nous lâchent. S'ils nous lâchent tous, il est légitime que nous nous interrogions. Mais sinon, la fin de la cure, voire son interruption, fait partie de la cure et nous le savons bien. D'ailleurs, la neutralité bienveillante dans laquelle nous demeurons et dans laquelle nous devons demeurer fait que c'est avec la même bienveillance que nous nous souvenons de nos patients passés... quand nous nous en souvenons.

Mais, je n'ai pas de nouvelles du Patient triste. Tiens, je me rends compte qu'entre le début du premier paragraphe et celui-ci, il a pris une majuscule. Ce n'est pas anodin. On met ainsi une majuscule au premier nom du syntagme pour les titres des œuvres et une œuvre prend son titre définitif quand elle est définitivement terminée. Je crois quand même que j'étais un peu amoureuse de lui. S'il revient, je lui dirai que je ne peux plus le prendre en cure. Je ne lui donnerai évidemment aucune explication.




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lundi 11 mars 2024 vendredi 11 mars 2011 J'ai croisé aujourd'hui le patient triste place du Docteur Joubert en allant au cabinet. Mais, j'ai fait semblant de ne pas le reconnaître, en tout cas de ne pas le saluer la première, car, il m'a saluée fort aimablement et je lui ai rendu son salut de manière professionnellement neutre et bienveillante.

Je suis grave.

Je suis grave au sens que donnent les jeunes à cette expression. Je suis vraiment grave. Il faut vraiment que j'aille très vite à Marseille voir mon superviseur. Je le vois déjà froncer les sourcils quand je lui dirai que croiser un ancien patient dans la rue a fait ma journée. Mais je sais ce qu'il va me répondre : vous vous sentez seule à Manosque ?

Seule à Manosque... C'est aussi un joli titre de roman, ou de romance. Elle était à Manosque seule quand elle a rencontré un patient triste...




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samedi 23 mars 2024 mercredi 23 mars 2011 J'ai bien fait d'aller voir mon superviseur. Ce n'était pas très difficile à désamorcer cette « fixette » sur le « patient triste » mais je ne pouvais pas le faire seule. C'est d'ailleurs un bon exemple des pièges que nous tend notre inconscient. On pense parfois que la cure analytique va permettre de découvrir des secrets profondément enfouis, refoulés. C'est parfois vrai. Mais le plus souvent, il s'agit de processus qui sont à la surface, qui semblent une fois dévoilés comme allant d'évidence. Pourtant, sans la cure, on ne les voit pas, on ne les comprend pas et ils empoisonnent la vie. Ainsi, que le « patient triste » soit séduisant entre pour peu de chose dans mon trouble. Ce qui est important est bien qu'il soit « triste », pas désespéré, par malheureux, pas malade... non, seulement triste. Car, ce qui s'oppose à la tristesse est la joie et ce qui est proche de la joie est la jouissance. La tristesse est ainsi toujours une promesse, même démentie, de jouissance. Voilà pour commencer. Ensuite, puisqu'il est venu me consulter, c'est qu'il est venu m'apporter sa tristesse, donc une forme de promesse de jouissance, celle de sa guérison. Cependant, tout cela, malgré ma formation, s'est un peu emmêlé dans mon propre psychisme d'où... le trouble. Bon, ce n'est pas très grave. S'il revient jamais, je saurai de quoi il s'agit me concernant. Concernant sa tristesse à lui, ce sera bien l'objet de la cure.




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lundi 22 avril 2024 vendredi 22 avril 2011 Cela fait presqu'un mois désormais, que je ne suis pas venue ici.

D'ailleurs, de quoi s'agit-il, quand je nomme ce temps d'écriture, ce carnet : « ici ».

Je relis les pages précédentes. Je pourrais appeler ce carnet « Le Carnet de Manosque ». C'est un objet curieux. S'il prend une place, c'est celle du dialogue intérieur ou du monologue intérieur. Mais ce monologue, comme tout monologue, doit bien avoir un destinataire. En effet, à qui parle-t-on, même silencieusement, quand on parle tout seul, toute seule ? Je crois que la question n'est pas résolue et ne le sera sans doute jamais véritablement.

Dans certains cas, on s'adresse à quelqu'un, dont on connaît le nom et l'on pense connaître aussi les ressorts de l'adresse qu'on lui fait. Mais ce « quelqu'un » n'en est pas moins imaginaire, fantasme parmi les fantasmes. C'est peut-être pour cela que l'analyste ne parle pas ou peu, pour laisser place au transfert.




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vendredi 26 avril 2024 mardi 26 avril 2011
Je suis profondément émue par une tribune que je viens de lire dans Le Monde daté d'aujourd'hui, écrite par Christian Delage, historien et réalisateur et aussi professeur à Sciences-Po Paris. Son texte, très écrit, est un hommage à plusieurs de ses étudiantes qui ont péri dans l'incendie de l'immeuble dans lequel elles habitaient dans le 20e arrondissement de Paris. Son texte est comme une focalisation qui part des  tueries historiques du 20e siècle pour arriver à ces quelques jeunes femmes mortes dont il connaît le visage ; et d'intituler son texte Le Visage comme trace d'une vie éphémère. Les noms qu'il livre dans le quotidien du soir ne resteront certainement pas dans l'histoire. Mais, ils seront gravés à jamais dans la mémoire des parents, des proches qui gareront certainement des photographies des défuntes. Ce texte, sans le dire, avec beaucoup de pudeur, pose aussi la question du rôle et de la place de la représentation aujourd'hui photographique, dans le deuil. En fait, cette représentation photographique par la cristallisation qu'elle provoque, accompagne le deuil par atténuation. L'image prend la place de la personne, mais, par cette substitution même, elle dit la mort, l'absence définitive. La photographie est toujours celle d'un mort, d'une morte, même quand le sujet photographié est toujours en vie.

Cela m'interroge aussi sur la manière dont l'actualité, telle que formée par les médias, intervient dans l'espace de l'analyse. Il m'est arrivé de poser la question à des analysants lors d'événements particulièrement brutaux, tels des attentats, des catastrophe, tout ce qui rappelle justement le caractère fini de la vie. Les réponses peuvent se résumer ainsi : « Oui, bien sûr. Mais moi. » C'est cela qui est intéressant de constater que les événements du monde et partagés mondialement aujourd'hui quasiment en direct produisent une recentration sur l'égo. C'est sans doute pour cela que Pompéi connaît un tel succès.




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jeudi 2 mai 2024 lundi 2 mai 2011
J'ai eu aujourd'hui un patient particulièrement énervé. Pendant la plus grande partie de la séance, il s'est insurgé contre le fait que le 1er mai puisse être un dimanche. Il a étendu sa revendication à l'ensemble des jours fériés en jurant contre la fait qu'ils puissent parfois être un samedi ou un dimanche, qui sont déjà des jours chômés. En conséquence, cela lui volait, ainsi qu'à tous les travailleurs, des jours qui étaient donnés sans contrepartie aucune au patronat.

Je l'ai laissé déballer son affaire. Il venait me voir parce qu'il avait écopé d'une sanction disciplinaire parce qu'il s'était énervé contre son supérieur hiérarchique du fait que cette année le 1er mai est un dimanche. D'un mot en est venu un autre et ils ont failli se battre... Cela a conduit mon patient devant le directeur général qui lui a donné un avertissement.

Je lui ai fait remarquer qu'il y avait pourtant une fête qui était toujours en milieu de semaine et plus précisément un jeudi : l'Ascension. Il m'a regardée. Il m'a dit que ce n'était pas une fête. Nous allons donc chercher pour quoi celui que je nomme déjà Le patient en colère estime que le jour de l'Ascension n'est pas une fête.




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dimanche 26 mai 2024 jeudi 26 mai 2011 C'est bientôt la fin du mois et je n'ai pas eu assez de patients pour payer mes charges, encore moins pour me payer moi-même. Cela commence à être inquiétant. J'ai pris contact avec le psychiatre qui était dans l'immeuble avant moi. Il m'a dit que les manosquins avaient l'illusion d'aller bien et qu'ils ne voyaient donc pas la nécessité d'aller consulter un psychiatre. Il paraît même, selon lui, que celles et ceux qui vont mal quittent la ville pour tenter d'aller mieux ailleurs, ne supportant plus de vivre dans une ville où tout le monde va bien. Je n'en crois bien évidemment rien. Il projette.

C'est d'ailleurs peut-être à cause de lui que les patients ne viennent pas. Quand on prend une boulangerie ou un bar, on peut écrire sur la devanture : changement de propriétaire. Je ne peux évidemment pas mettre aux fenêtres une banderole avec : changement de psychiatre. Par ailleurs, nous sommes interdits de publicité et de toute façon je n'aurais pas l'argent nécessaire pour payer une campagne.

J'ai croisé le patient triste hier. Nous nous sommes salués. Je lui ai souri. Ce n'est pas interdit par la doctrine de sourire à ses anciens patients.
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samedi 15 juin 2024 mercredi 15 juin 2011

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mardi 9 juillet 2024 samedi 9 juillet 2011

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jeudi 8 août 2024 lundi 8 août 2011

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dimanche 18 août 2024 jeudi 18 août 2011
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jeudi 5 septembre 2024 lundi 5 septembre 2011

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dimanche 13 octobre 2024 jeudi 13 octobre 2011
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lundi 18 novembre 2024 vendredi 18 novembre 2011
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jeudi 28 novembre 2024 lundi 28 novembre 2011