Diégèse Les narratrices et les narrateurs
Journal d'Ulrich en 2020 - 39 jours -
Ulrich vit et travaille à Florac en Lozère.



mardi 9 janvier 2024 jeudi 9 janvier 2020 Si j'avais su, j'aurais passé les fêtes de fin d'année à Florac. C'est ici que je les passe d'ordinaire et je ne sais pas quelle mouche nous a piqués que de vouloir aller à Palavas. C'est sans doute la station balnéaire la plus proche de la sous-préfecture de la Lozère. Ce n'est pas la plus riante pour passer des fêtes de fin d'année. Nous nous sentions un peu confinés. L'ambiance était vraiment étrange et l'hôtelier semblait penser que nous étions des espions à la solde de quelque puissance ennemie.

J'avais choisi Palavas pour sa proximité avec la cathédrale de Maguelone, vaisseau de pierre inattendu sur le tombolo qui va de Frontignan, au sud, jusqu'à la Grande-Motte. La promenade à pied depuis ce qui sert de centre à Palavas n'est pas désagréable. Nous avons même vu des baigneurs. Il y a quelques années, je les aurais volontiers rejoints. Je suis désormais devenu frileux.

Le dernier jour du séjour, nous avons fait une dernière fois la promenade jusqu'à Maguelone et c'est là que je lui ai annoncé que je souhaitais que nous nous séparions. Et puis, je suis parti. Quand je suis rentré à l'hôtel, ses affaires avaient été débarrassées. Je suis rentré seul à Florac avec la voiture de location.



lundi 15 janvier 2024 mercredi 15 janvier 2020 Cela fera demain déjà une semaine que je vis seul à Florac. Il y avait bien une quinzaine d'années que cela ne m'était pas arrivé. Quand je lui ai dit que je voulais que nous nous séparions, je n'imaginais pas que ce serait aussi soudain, aussi brutal. Une rupture, c'est d'abord rompre avec la concertation. Même quand on choisit de rompre, on n'en choisit pas les modalités et celles-ci sont surprenantes.

Je me demande quand j'ai choisi de rompre ou même quand j'ai pensé pouvoir choisir de rompre. C'est assez indécidable. Dans les films et les romans, les auteurs font croire qu'il faut un fait déclencheur, qui peut être une dispute ou la découverte d'une trahison. Ce n'est pas le cas pour moi. D'ailleurs, je pense que les faits présentés comme les causes de la rupture ne sont en vérité que des prétextes. La séquence n'est pas : « tu me trompes, donc, je te quitte. », mais bien : « Je veux te quitter, or tu me trompes, ce qui me permet de rompre, ce qui m'en donne l'occasion. »

Pour être suffisamment précis, la rupture diffère sensiblement de la séparation. Dans « rupture », il y a toujours de la violence. Peut-être ne voulais-je qu'une séparation sans rupture ? Il est trop tard pour qu'il en soit autrement.



lundi 29 janvier 2024 mercredi 29 janvier 2020 Il faut que je me décide à acheter une voiture. Jusqu'alors, nous avions sa vieille guimbarde, bien suffisante pour aller faire les courses. Il nous arrivait, non sans crainte, d'aller jusqu'à Mende et à Marvejols, soit environ cent kilomètres aller et retour. Pousser plus loin ne nous aurait pas semblé raisonnable. C'est d'ailleurs pour cela que nous avions loué une voiture pour aller à Palavas-les-Flots. Je vais aller chez Giraud, le concessionnaire Peugeot de Mende. Mais, il faut que je trouve quelqu'un qui accepte de m'y emmener...

Et puis aussi, il faut que je m'assure que la banque suivra. La séparation me coûte cher. J'ai gardé l'appartement, mais je suis seul pour payer le loyer. Je vais devoir faire des heures supplémentaires. Le problème, c'est que faire des heures supplémentaires quand on est à son compte ne rapporte pas nécessairement plus d'argent. Je devrais plutôt diversifier mes activités. On verra bien.

Je n'ai toujours aucune nouvelle. Je vais finir par m'inquiéter.



samedi 10 février 2024 lundi 10 février 2020 Je croise les doigts. C'est demain que je dois aller chercher ma nouvelle voiture à Mende. J'ai finalement pris un modèle Peugeot en L.L.D. C'est ce qui me revient le moins cher tous les mois. J'ai appris à cette occasion que L.L.D signifie « Location Longue Durée ». C'est un peu comme un contrat de mariage qui prévoirait le divorce.

En parlant de divorce, une cliente, fort jolie, a proposé de m'emmener à Mende. Je n'ai pas refusé. Elle porte le prénom étrange mais très joli de « Ombrelle ». Je me demande comment ses parents ont pu faire accepter ce prénom à l'État-civil. Mais, peut-être n'est-ce pas son prénom de naissance. Elle va aussi à la salle de sport. Bref, elle est super. Et elle vient, m'a-t-elle dit, de divorcer. Il faut quand même que je fasse attention à ne pas m'emballer. Je vais lui proposer de l'inviter à déjeuner à Mende après avoir récupéré la voiture. Je verrai bien si elle accepte.

Ai-je envie d'être de nouveau en couple ? Je ne sais pas. Ai-je envie d'être amoureux ? Je sens bien qu'il est un peu trop tard pour me poser la question.



mercredi 14 février 2024 vendredi 14 février 2020 J'ai rendez-vous avec Ombrelle ce soir et c'est la Saint-Valentin. Je lui ai proposé en souriant de nous voir le 14 au soir et elle a accepté en souriant. Je vais lui faire un petit cadeau, un de ces petits cadeaux qui n'engagent à rien mais qui soulignent une complicité naissante. J'ai commandé sur l'internet un bandeau coloré pour faire du sport. J'espère qu'il lui plaira. Il est dit qu'il a des vertus relaxantes. J'ai réservé à La Salamandre au bout de l'esplanade du marché. Il paraît que c'est bien et que c'est abordable. J'ai bien conscience que d'aller dîner en couple le soir de la Saint-Valentin peut déjà sembler une forme d'engagement. Pourtant, il ne s'est rien passé entre nous. J'allais écrire : il ne s'est encore rien passé entre nous. C'est bien le signe que j'ai quelque chose derrière la tête... J'ai l'air malin avec mon petit cadeau et mon invitation légère. Mais après tout, elle aussi a peut-être quelque chose derrière la tête.

Mais en tout cas, je sais désormais que je n'ai pas envie d'être en couple et que ça se finisse à Palavas-les-Flots.



mercredi 28 février 2024 vendredi 28 février 2020 Ombrelle est partie. Elle n'est pas partie pour toujours et elle n'est pas partie fâchée. Elle est seulement partie voir sa mère à Brive. Elle ne m'a fort heureusement pas proposé de l'accompagner, ce qui aurait été une manière un peu dure d'officialiser notre liaison. Ce n'est pas d'ailleurs que cette liaison soit clandestine. Elle est libre autant que je le suis et nos amis respectifs savent qu'il y a « quelque chose » entre nous. Mais, justement, ce « quelque chose », ni elle ni moi ne voulons l'expliciter pour le moment. Ce « quelque chose » fait que nous nous voyons presque tous les jours, fait que je l'attends souvent à la sortie du travail, que nous faisons de longues promenades dans le froid, que nous nous réchauffons en nous tenant dans les bras l'un de l'autre et que nous passons plusieurs nuits de la semaine dans le même lit. Et bien sûr, nous faisons l'amour, nous nous embrassons sur la bouche avec la langue. Nous faisons des courses ensemble. Je crois qu'avec tout cela, nous ressemblons vraiment à un couple et que nous pouvons dire à bon droit qu'il y a bien « quelque chose » entre nous. Mais quoi ?



dimanche 3 mars 2024 mardi 3 mars 2020 Ombrelle m'a appelé dimanche soir pour me dire que sa mère ne se sentait pas très bien et qu'elle allait rester auprès d'elle. J'espère que sa mère n'a pas attrapé le virus chinois dont tout le monde parle. Elle n'est pas allée en Chine mais elle travaille à l'hôpital de Bordeaux, or c'est dans cet hôpital que les premiers cas ont été détectés. J'espère que sa mère se remettra rapidement et qu'Ombrelle pourra revenir à Florac.Depuis le 29 février, dans l'Oise, les rassemblements sont interdits.

Le médecin de la mère d'Ombrelle a utilisé un drôle de terme. Il lui a dit que si sa mère avait le COVID, elle serait elle-même « cas-contact ». Je parie que ce terme va faire florès avec ses trois « c » et ses deux « a ». Ça s'entend bien et ça se dit bien. c'est un peu comme le fameux slogan publicitaire des années 1980 « Clic Clac Merci Kodak ». Je suis donc certain que si l'épidémie se confirme et se développe, ce qui semble bien être le cas, alors, même à Florac ça va faire florès.

« Faire florès à Florac... Signé Furax... » Bon, je délire, je ferais mieux d'aller me coucher.



jeudi 21 mars 2024 samedi 21 mars 2020 Bon, c'est fait... Nous sommes confinés. Ombrelle est restée à Bordeaux et je suis à Florac. Elle a attrapé une forme légère du COVID. De ce fait, elle ne voit plus sa mère. Elle vit dans le même appartement, mais l'une et l'autre ne sortent pas de leur chambre. Elles commandent sur internet de la nourriture qui leur est livrée. Elles commandent des livraisons à des heures différentes.

Tout cela est angoissant.

Avec Ombrelle, nous nous sommes parlé hier en visioconférence. Il a suffit de télécharger une application. C'était drôle de faire cela. Mais, je pense que cette expérience renforce l'attachement que nous avons l'un pour l'autre. C'est quand même bizarre, mais je dois l'avouer, nous nous sommes dit pour la première fois que nous nous aimions sur ordinateur. Cela avait un petit côté dramatique, surtout que la mauvaise connexion hachait les images et le son. Le président de la République a dit que nous étions en guerre. Ce soir-là, nous avions vraiment l'impression de l'être. Je crois bien que nous pleurions.



samedi 23 mars 2024 lundi 23 mars 2020 C'est fait, j'ai vu sur internet que les textes officiels organisant le confinement ont été publiés. C'est encore un bel exemple du centralisme français. Le COVID en Lozère est quasi inexistant et si je pars me promener sur les chemins, je peux bien faire plus d'un kilomètre sans rencontrer qui que ce soit. Ici, nous ne souffrons pas de la pénurie de masques. D'ailleurs, je n'ai jamais vu en ville que le maire pour en porter un et aussi le sous-préfet, mais il sort peu. Ceux qui ont fait des réserves partagent avec les autres. Moi qui me demandais si c'était une bonne idée de vivre à Florac, même devenue Florac-Trois-Rivières, je ne me pose plus de questions.

Mais il faut que je me renseigne, car mon activité professionnelle de guide et de moniteur de canoë dépend du tourisme et sans tourisme, pas de revenus. Je suis en auto-entrepreneur. J'espère que je vais avoir le droit à des aides, sinon, je ne sais pas comment je vais faire. Je vais regarder s'il n'y a pas de demandes d'embauche temporaire, mais je crains que non. Déjà, l'emploi n'est pas ce qui fait florès à Florac (jeu de mot), mais en ce moment, c'est carrément sinistré. Peut-être la mairie a-t-elle besoin de bras pour porter des paniers-repas aux personnes âgées isolées ? Je vais m'occuper de tout cela.

Ombrelle est toujours isolée à deux pièces de distance de sa mère qu'il va peut-être falloir hospitaliser.



mardi 2 avril 2024 jeudi 2 avril 2020 Le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, a annoncé que l'on pourrait bientôt avoir les formulaires justifiant les sorties sur les téléphones portables. C'est franchement formidable. Je me demande si on va aussi inventer des lignes de démarcation numériques. Je peux très bien les imaginer. Chaque citoyenne et chaque citoyen au-dessus de douze ans aurait l'obligation de porter en permanence sur elle ou sur lui un téléphone mobile doté de l'application « Border ». Les technos du ministère de l'Intérieur lui auraient donné un nom anglais pour faire plus vrai. On peut même penser qu'ils l'auraient volontiers appelée « Borderline » avant qu'un communicant un peu moins décérébré ne l'empêche en en révélant la signification. Ensuite, un périmètre serait assigné sur justificatifs à chacune et à chacun. Les critères seraient divers et fondés sur l'âge, potentiellement sur le genre, les conditions de ressource... Si l'on y réfléchit un peu, cela rendrait visibles les conditions de déplacement réelles de la population hors temps de pandémie. Plus on est vieux et aisé, plus on peut se déplacer. Les enfants sont consignés à des trajets précis et nécessairement limités. Il en va de même du pauvre qui, dans les pires des cas, est assigné à résidence sur un bout de carton dans le métro d'une métropole.

Les critères d'autorisation de déplacement annoncés ne font pas mention d'un amour naissant comme un motif de nécessité absolue. Ce sont donc de mauvais critères qui m'empêcheront d'aller à Bordeaux.



mercredi 10 avril 2024 vendredi 10 avril 2020 Nous sommes devenus, Ombrelle et moi, experts des logiciels de vidéoconférence. Nous décalons nos conversations, car, à partir de huit heures du matin et au moins jusqu'à vingt-deux heures, le réseau est souvent saturé. C'est incroyable d'ailleurs de constater comment une population considérée comme rurale s'est vite habituée à échanger par ce canal et ce, à tous les âges ou presque. Hier, je suis sorti pour mes courses essentielles ou considérées comme telles. J'attendais à la boulangerie dans laquelle seule la boulangère portait un masque et des gants pour servir. Il y avait devant moi une dame plus très jeune, et même très avancée en âge, qui racontait à l'une de ses connaissances qu'elle avait fait un zoom la veille au soir avec ses enfants qui étaient à Paris. Je l'aurais volontiers embrassée, mais, ce n'est pas conseillé et c'est même interdit.

Il y a tellement d'interdictions que certains en inventent même. Un copain qui travaille à la mairie m'a dit qu'ils recevaient tous les jours ou presque des lettres de dénonciation. Il n'a pas fallu longtemps pour que les délateurs sortent du bois. Même si, la délation, en Lozère, n'a jamais été une tradition locale. Peu importe, il en suffit de quelques-uns et le ton est donné.



dimanche 14 avril 2024 mardi 14 avril 2020 On en aurait, selon le Président de la République, jusqu'au 11 mai. Le déconfinement, selon lui, ou plutôt, selon ce qu'il nous dit, serait progressif et sélectif. Moi je propose que Florac soit une terre d'expérimentation. Elle ferait d'ailleurs partie des villes les moins touchées par le virus. Et je propose aussi que l'on autorise les Bordelaises qui le souhaitent à revenir en Lozère et plus particulièrement dans sa sous-préfecture.

Je ne sais pas si ma proposition sera entendue.

La mère d'Ombrelle va un peu mieux. Ombrelle semble aller bien. Elle peut désormais sortir en ville pour aller faire les courses. C'est déjà ça.

Quelle drôle de période... Si, comme l'avait dit le président Macron, nous sommes en guerre, il s'agit bien là d'une drôle de guerre.

Je lis que le Président est déjà en campagne. Les élections sont en 2022. Espérons que les gens pourront sortir pour aller voter.



lundi 22 avril 2024 mercredi 22 avril 2020 Je n'avais avant la pandémie jamais lu le Journal officiel, ni les comptes rendus du Conseil des ministres sur le site internet de l'Élysée. On se prend vite au jeu. L'activité réglementaire, en ce moment, est particulièrement touffue et le gouvernement publie des ordonnances qu'il modifie ensuite en fonction de l'état sanitaire du pays. Aujourd'hui, par exemple, il s'agit d'adapter le prolongement de la trêve hivernale aux territoires et départements d'Outre mer. C'est une bien bonne chose. Je ne lis pas que l'on puisse adapter les mesures de confinement à l'état amoureux. Voilà qui est bien dommage et l'on devrait pouvoir sans difficulté aller de Florac à Bordeaux au seul motif d'embrasser sa bien aimée.

Surtout qu'elle va bien maintenant, si je la crois et si je crois ce que je vois lors de nos échanges par visioconférence. Sa mère aussi va mieux. Beaucoup mieux même. Elle sont toutes les deux sorties de l'isolement obligatoire et peuvent même aller faire leurs courses essentielles en dehors de chez elle.

Et si je m'échappais de Florac malgré les mesures de police ? Je vais mieux y réfléchir. Je pourrais faire une surprise à Ombrelle pour le premier mai, par exemple.
jeudi 2 mai 2024
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