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93e page du Carnet noir oriental







Heinrich Niehues-Pröbsting soulignait, lors du colloque de Paris, que " la différence essentielle réside dans le rapport au pouvoir : le cynisme [authentique] est la sédition, l'impertinence et la critique par ceux qui ne participent pas au pouvoir et, par conséquent, ne sont pas corrompus (...). Par contre, le cynisme [vulgaire] est dans un sens éminent le cynisme des Maîtres (...), c'est ce qui le rend suspect et lui ôte toute justification morale. Le cynisme [authentique] libère ; le cynisme [vulgaire] asservit ".
Les cyniques authentiques sont, écrit Diderot dans l'article correspondant de l'Encyclopédie, " indécents mais très vertueux ". Le portrait du cynique vulgaire apparaît aussitôt en creux : décent mais sans vertu.

On livre ci-dessous l'article complet retrouvé dans les archives du quotidien et l'on remarque que le nom de son auteur n'y apparaît plus. On aurait aimé pourtant le féliciter d'avoir relaté aussi précisément un colloque savant de philosophie. C'est à croire, d'ailleurs, que ses organisateurs avaient voulu faire montre d'un peu de cynisme en l'organisant à l'Hôtel de ville de Paris. Si Michel Kajman s'en amuse, c'est avec délicatesse.

Quant à ce qui intéressait ce qui intéressait celui qui dans sa trentaine lisait cet article, ce n'est peut-être pas dans l'extrait qu'il citait mais dans ce qui le précède et qui énonce : « Pas de grand esprit sans folie ».





Le cynisme dans tous ses états Un colloque du CNRS a permis de décrire la riche histoire et les prolongements contemporains de la plus controversée des philosophies antiques
Le Monde


Publié le 28 juillet 1991.

Ce fut un moment rare, délicieux : Jacques Chirac parlant bravement, dans les salons immenses de son Hôtel de Ville de Paris, le temps d'accueillir les participants à un colloque très savant, du cynisme. Pas du cynisme vulgaire, on s'en doute, " devenu chez nous synonyme (...) d'impudeur et d'effronterie ". Du cynisme ancien et de ses prolongements - tel était le thème du colloque.

Seul passa un ange. Aucun cynique impudent n'entreprit d'expliquer au maire de Paris que son sujet le rattrapait fatalement. Même au détour de ces phrases qui n'engagent à rien en apparence, produit ordinaire de la machine à fabriquer des discours à tout propos : " Derrière la causticité, derrière la volonté de choquer, les cyniques témoignent d'une préoccupation philosophique sérieuse. Et l'on ne saurait méconnaître la puissance et l'originalité d'une école qui marque une évolution de la pensée grecque et qui tient une place importante dans l'histoire de la philosophie. "

Après tout, Jacques Chirac aurait pu tout aussi bien nous livrer son interprétation de la réponse de Diogène à Alexandre lui demandant s'il avait besoin de quelque chose : " ... Enlève-toi un tout petit peu de mon soleil. " Mais, pour le reste, on ne pouvait mieux dire. A l'instigation et sous la responsabilité de l'une des rares spécialistes françaises de ces questions, Marie-Odile Goulet-Cazé, qui organisait cette rencontre internationale du 22 au 25 juillet, le CNRS s'était au fond assigné l'exploration d'une double actualité du cynisme : actualité de cette " puissance " et de cette " originalité ".

Tâches d'une redoutable difficulté. L'originalité éclate, en effet, et, à tout moment, se dérobe. Que se passe-t-il à partir du cinquième siècle avant J.-C., d'abord en Grèce antique autour du personnage énigmatique de Socrate, et, surtout, après lui ? Dans ce foisonnement de disciples, d'écoles, à côté d'un Platon, de tant de " petits " socratiques, comment naît le cynisme, extraordinaire d'intensité, de force provocatrice, tout en n'ayant pas produit de théorie au sens courant ?

Ce flou nimbe en premier lieu Antisthène (environ 445-360 avant J.-C.), réputé par la tradition fondateur du cynisme, mais aussi disciple du sophiste Gorgias. On a longtemps crédité Antisthène d'un anti-hédonisme, d'une volonté de lier vrai plaisir et ascèse personnelle, qui en faisait le père putatif rêvé du cynisme antique. A partir de lui se déroulait une chaîne de successeurs : le fameux Diogène de Sinope, figure-clé du cynisme, Cratès, Zénon (qui deviendra stoïcien).

Cette belle construction est aujourd'hui bien fragile. Plusieurs exposés du colloque de Paris, et en particulier celui consacré par Aldo Brancacci (Rome) à l'érotique et à la théorie du plaisir chez Antisthène, réinstallent ce dernier dans une sorte de socratisme enrichi, qu'on ne saurait guère qualifier que " d'antisthénisme ".

De plus, comme l'a redit un autre représentant de la recherche italienne fortement et brillamment représentée, Gabriele Giannantoni (Rome), de nombreux indices remettent en question la filiation de maître à disciple entre Antisthène et Diogène.

Diogène le " chien "

En sorte que l'on verrait à la fois quelque chose de la thématique cynique poindre immédiatement autour de Socrate, et cette contestation philosophique radicale, intempestive, paradoxale, voire obscène, éclater avec d'autant plus de singularité scandaleuse grâce au seul Diogène.

Car c'est bien lui le " chien " par excellence. Sa vie précaire, dépourvue de tout confort, errante, n'est pas le seul trait de cette analogie canine. Avec une violence de paroles ou de comportements dont le non-conformisme et la force provocatrice nous laissent encore aujourd'hui interloqués, Diogène " aboie " contre toute forme d'hypocrisie, d'abandon de soi à des règles du jeu trop faciles.

Point de théorie - il faut redire cette originalité du cynisme - mais une série de comportements démonstratifs : mendicité, ironie généralisée, ascèse personnelle, autonomie absolue, subversion de tous les codes, dénonciation de toutes les hypocrisies, qui remettent violemment en question toute forme de servitude à une règle à laquelle le cynisme oppose imperturbablement la nature.

Un épicurien du premier siècle avant J.-C., Philodème, nous a, non sans intention polémique, livré la description la plus sulfureuse qui soit du cynisme. Plus tard, le compilateur Diogène Laërce, l'une de nos sources principales pour la connaissance des cyniques, en reprendra sous une forme plus vague certains traits, en ajoutant d'autres.  Écoutons Philodème : " Il plaît [à Diogène et à Zénon] de revêtir le mode de vie des chiens ; d'employer ouvertement tous les mots sans limite ; de se masturber en public ; d'abuser des mâles qui sont amoureux d'eux et, ceux qui ne sont pas disposés à céder avec plaisir, de les contraindre à le faire. (...) Il faut avoir des rapports sexuels avec ses propres sœurs, mères, consanguins... "

Il est au moins deux raisons de garder en mémoire une telle évocation, si rude soit-elle. D'abord parce qu'elle nous conduit tout droit, à travers tant de siècles, à un cynique nommé Donatien-Alphonse, marquis de Sade. Mais aussi parce que le cynisme ancien superpose à cette image d'autres non moins intenses, quelquefois cohérentes avec la première, quelquefois franchement contradictoires.

Il y a plus. Ce cynisme qui sent le soufre et la subversion ne va cesser d'être policé par certains de ses commentateurs, d'être présenté sous des formes de plus en plus idéalisées. Avec le temps et ces diverses idéalisations, rien d'étonnant si, au moment de l'apparition du christianisme, s'installe une certaine parenté entre la nouvelle religion et un certain cynisme populaire (Gerald Downing). Au point même de laisser supposer une inévitable concurrence, à certains moments, entre des " sectes " si voisines (Gilles Dorival, Aix-Marseille).

Pas de grand esprit sans folie

On doit à Heinrich Niehues-Pröbsting (Munster) l'histoire passionnante et très éclairante de la réception du cynisme à l'époque moderne. Dans son dictionnaire historique et critique (publié à partir de 1695), Pierre Bayle trace de Diogène, ce " Socrate devenu fou " dont avait parlé Platon, un portrait saisissant : " Diogène le cynique a été un de ces hommes extraordinaires qui outrent tout, sans excepter la raison, et qui vérifient la maxime qu'il n'y a pas de grand esprit dans le caractère duquel n'entre un peu de folie ".

Raison plus folie et, quelquefois, raison plus folie plus comportements sexuels anomiques : ces équations cyniques modernes vont fasciner les Lumières, avant de hanter notre époque.

Une œuvre comme le Neveu de Rameau de Diderot est tout entière placée sous le signe d'un Diogène explicitement invoqué au début du dialogue et dans son cours, mais en qui peuvent se reconnaître tantôt le narrateur (" Moi "), tantôt le personnage de parasite, de raté, avec lequel il converse.

Plus près de nous, le philologue-philosophe Nietzsche, attentif dès ses débuts à la subversion cynique du style tragique, à sa force " caricaturale " (Naissance de la tragédie), ponctuera son œuvre de références éloquentes. Dans le Gai Savoir, l'insensé allume, tel Diogène, une lanterne en plein midi pour annoncer la mort de Dieu.

Dans la période la plus récente, un débat important sur le cynisme s'est développé d'abord et surtout en Allemagne, après la parution, en 1979, du livre de Heinrich Niehues-Pröbsting, le Cynisme de Diogène et le Concept de cynisme et, en 1983, de la Critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk. La langue allemande dispose de deux termes pour désigner, l'un (Kynismus), le cynisme antique ; l'autre (Zynismus), le cynisme vulgaire au sens contemporain.

Sloterdijk en est venu dans son livre à une critique de l'échec des Lumières et de la Raison.  Échec qui débouche, selon lui, sur le cynisme vulgaire et sa " fausse conscience éclairée ".

Si l'on voit mal, comme l'ont fait remarquer en Allemagne divers critiques et, en France, le philosophe Jacques Bouveresse, sur quoi peut déboucher le retour au cynisme authentique (Kynismus) prôné par Sloterdijk, il n'en reste pas moins que la critique du cynisme vulgaire touche juste et mérite réflexion.

L'authentique et le vulgaire

Il n'est pas indifférent, dès lors, d'esquisser une typologie comparée des deux inclinations : cynisme " authentique " (si complexe et ambiguë que soit la notion) et cynisme vulgaire. Heinrich Niehues-Pröbsting soulignait, lors du colloque de Paris, que " la différence essentielle réside dans le rapport au pouvoir : le cynisme [authentique] est la sédition, l'impertinence et la critique par ceux qui ne participent pas au pouvoir et, par conséquent, ne sont pas corrompus (...). Par contre, le cynisme [vulgaire] est dans un sens éminent le cynisme des Maîtres (...), c'est ce qui le rend suspect et lui ôte toute justification morale. Le cynisme [authentique] libère ; le cynisme [vulgaire] asservit ".

Les cyniques authentiques sont, écrit Diderot dans l'article correspondant de l'Encyclopédie, " indécents mais très vertueux ". Le portrait du cynique vulgaire apparaît aussitôt en creux : décent mais sans vertu.

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