Petits Traumatismes
Daniel Diégèse

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Quatrième de couverture de 2018
Quand on évoque la résilience, on évoque le plus souvent des traumatismes lourds, terribles sinon horribles, de ceux dont on se demande comment quiconque peut y survivre. Pour autant, nos vies, et même les plus ordinaires en apparence, et même les plus confortables, sont parsemées de petits traumatismes qui semblent bien anodins au regard d'une catastrophe aérienne ou d'un tremblement de terre. C'est à ces petits traumatismes, à ces infimes traumatismes, que le psychanalyste et écrivain Daniel Diégèse consacre son dernier ouvrage. Dans la droite lignée de Freud, il montre, en s'appuyant sur de nombreux cas cliniques, que nous sommes toutes et tous des Maison Usher. On se souviendra de cette nouvelle fantastique écrite par Edgar Allan Poe et traduite en français par Charles Baudelaire dans laquelle une fissure à peine visible dans le mur de la Maison Usher ne cessera de s'agrandir jusqu'à engloutir la maison et ceux qui furent ses habitants. On savait évidemment qu'une parole assez quelconque entendue dans l'enfance pouvait faire des ravages. Mais, l'apport de Daniel Diégèse est celui de montrer que ces micro traumatismes se produisent chaque jour et plusieurs fois par jour tout au long de la vie. Il nous apprend ainsi à les déceler pour mieux s'en protéger voire pour mieux en guérir.
Sans doute le meilleur livre sur le bonheur écrit depuis longtemps.


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Page 1 Crise enfantine prophétique
Page 1 de 2019
C'est un jour de promenade, l'automne et c'est aussi le premier jour où l'enfant porte des vêtements neufs acquis pour la rentrée, pour aller à la grande école. C'est de circonstance.

La mère ou le père, peu importe, pose à l'enfant une question qui ne trouve pas de réponse. L'enfant est sombre et demeure silencieux, le visage tourné vers le sol et soudain, s'effondre, en larmes. Le père ou la mère, peu importe encore, semble abasourdi. Les cris de l'enfant se font atroces. On connaît cette voix tranchante précisément produite pour vriller les tympans alentour. Et tout autour, on est inquiet. Le moment est grave. Plusieurs promeneurs se tiennent prêts à intervenir sans retard. On ne sait jamais. On va peut-être corriger durement l'enfant pour ce rien, ou ce presque rien, pour un mensonge, une broutille. C'est touchant de voir comment les gens compatissent à la douleur des enfants quand il ne s'agit pas de leur propre enfant.

À mesure que les cris continuent, les regards se font plus durs, c'est à peine si l'on n'appellerait pas les forces de l'ordre, les secours, les pompiers, les juges pour enfants et le défenseur de leurs droits. On connaît bien ce trouble collectif du lynchage par procuration. Certains pensent aux enfant du lointain, sous les bombes de la guerre. Un cri d'enfant et ce sont tous les cris d'enfants qui déboulent. Le père, ou la mère, peu importe, toujours, ne sait comment réparer le désordre social dont l'enfant est la cause et dont il est la cause par ascendance. Parfois, à bout de nerfs, il pleure aussi. On le regarde alors avec un respect non dissimulé. L'hostilité se mue en solidarité. Ces pleurs en partage sont plus rares cependant.

On ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé. On ne saura pas pourquoi l'enfant s'est mis à pleurer dans ses vêtements neufs acquis pour aller à l'école. Sans doute, l'enfant a vu brusquement toutes ses peines à venir.

Page 2 Harcèlement de rue

Ils sont ensemble. Je les vois de dos dans la rue, qui parlent à voix basse derrière la balustrade, voulant certainement passer inaperçus. C'est comme ça depuis le commencement de la semaine. Désormais c'est comme ça et ce sera comme ça pour un temps indéterminé. Je me demande quand je vais de nouveau pouvoir vivre sans péril, sans craindre une course-poursuite à travers la ville. Ce temps viendra sans aucun doute car cette affaire reste anecdotique. Je voudrais pouvoir vivre comme tout le monde et pouvoir oublier. Certes, il faudrait les dénoncer mais leur harcèlement demeure toujours assez indistinct. Je sais qu'ils sont là, qu'ils me surveillent parce que je suis homosexuel. Mais je ne saurais rien décrire de ce qui se passe vraiment, de leur violence subreptice.

Je vais attendre encore un peu pour aller à mon rendez-vous. La pluie aura peut-être cessé de tomber. Je ne sais pas où l'on se retrouve. Le temps repartira peut-être au beau.

Page 3 Le permis de conduire

Bientôt les vacances, la côte et ses attractions touristiques. La vieille bagnole est prête, une Renault, une ruine, mais il paraît que cette voiture ne tombe pas en panne. Au pire, on a fait un peu de mécanique. La voiture, c'est une forme de liberté incroyable, la possibilité d'aller plus tard partout dans le monde, en sécurité. Je reviendrai tout à l'heure avec le précieux papier rose ou bien avec peut-être rien. Pour seul encouragement, mon père m'a dit que si j'échouais, je devrais lui rendre son argent.

J'attends au café que ce soit mon tour. Nous sommes plusieurs qui évitons tout échange de regard, comme s'il y avait une forme de quota et que l'une ou l'un d'entre nous devrait nécessairement échouer.

L'examinateur, qui ressemble bien à l'idée que l'on se fait d'un examinateur du permis de conduire m'interroge longuement. C'est curieux, car j'ai déjà passé avec succès l'examen du code de la route et ce sont les mêmes questions.

Vient enfin la conduite. Jusqu'à présent je n'ai fait aucune erreur, pas même aux moments fatidiques du démarrage en côte. J'envisage la fin de l'examen avec un certain soulagement. Nous approchons de notre point de départ. Il faudra faire un créneau, enclencher la marche arrière, commencer à reculer, tourner doucement le volant en surveillant les rétroviseurs et la lunette arrière. Mais le pied droit, tremblant, dérape sur l'accélérateur, le moteur s'emballe et la voiture vient heurter la clôture du stade. La violence du choc est telle que l'examinateur, surpris, en perd ses lunettes de fausse écaille.

La déception est immense. Je rentre. Je retrouve le désordre de ma chambre, les sacs de voyage déjà prêts. Je n'ai pas le permis et plus d'argent, même pour prendre le train.

Page 4 Cambriolage

Aujourd'hui, au téléphone, un interlocuteur, après avoir précisé qu'il était de la police et qu'il ne voulait m'inquiéter, m'a annoncé que j'avais été cambriolé. Alors, j'ai décidé de raconter cela.

C'est en arrivant en bas de l'immeuble que l'angoisse était à son comble. J'étais un funambule sur la corde raide de l'émotion et l'envie de pleurer se disputait avec un sentiment de révolte. Il n'y a là rien qui ne soit très légitime, ni la tristesse ni la colère.

Quand je suis arrivé chez moi, la police était encore sur place pour que je puisse faire ma déclaration et pour relever mes empreintes afin de pouvoir les distinguer de celles, éventuelles, des cambrioleurs. Ce que j'avais devant moi était entre une scène de fiction et une scène de crime, à moins que ce ne fût un décor de spectacle. Je voyais mes affaires éparpillées dans la poussière, celle qui s'accumule sur les meubles qui avaient été renversés. Il y avait ces petits objets que je croyais avoir oubliés, que j'avais l'intention d'oublier et qui étaient pour cela demeurés enfermés pendant des années. Il y avait aussi ceux pour lesquels je croyais n'avoir aucun attachement mais dont la brutalité avec laquelle ils avaient été jetés sur le sol, parfois cassés, me faisaient mentir. Il n'y avait plus de différence entre ce qui était banal et ce qui était précieux. La valeur sentimentale désormais prévalait. Le policier m'a présenté comme une bonne nouvelle le fait que mon ordinateur n'avais pas été volé. Je savais moi, et les voleurs aussi sans doute, qu'il était hors d'usage, alors que les petits dessins originaux de mon grand-père, placés dans des cadres de mauvais métal doré, avaient quant à eux disparus, et demeureraient par essence irremplaçables.

Dès lors, je ne savais plus comment remplir la grille avec des cases à cocher que le policier me tendait. Que pouvais-je bien cocher ? Fallait-il que j'avoue que j'avais un peu honte de la poussière, que mon grand-père me manquait, que je voulais changer mon ordinateur ? Je n'ai rien dit de tout cela. En larmes, j'ai coché un peu n'importe quoi, sous réserve d'inventaire.

Page 5 La fête impromptue

Depuis longtemps le téléphone ne sonne plus après vingt heures, ou bien alors pour tenter de me vendre des panneaux solaires sans intérêt. Mais, ce soir-là, il a sonné pour m'inviter à une fête. J'ai trouvé l'idée distrayante bien que le bourdonnement continu dans mes oreilles me fasse redouter ce genre de rassemblement et me conduise parfois jusqu'au seuil de la démence. L'ami qui me téléphonait, craignant que je renonce au dernier moment, m'a fait promettre de l'indemniser si je ne venais pas, avançant un montant supposé dissuasif.

La fête, plaire, faire bonne impression, il y a longtemps que j'ai cessé tout cela. Le harassement des jours fait que si je sors, je suis rentré tôt, satisfait de faire toujours la même chose au même moment. Parfois, par un accès de volontarisme, bravant les contraintes du voyage et des bagages, j'ose encore partir en villégiature.

Pour autant, je ne crois pas être de ces esprits plaintifs maugréant sur les douleurs de l'âge. Mais il y a chaque matin cet étonnement d'apercevoir un visage détruit dans le miroir. Et puis il y a les interruptions intempestives du sommeil à cause de l'envie d'uriner. Cela n'est pas important après tout mais n'aide pas à se sentir encore désirable. Viendra peut-être le temps, si je vis encore quelques années, où tout cela sera sans surprise, comme pour les autres hommes. Il faut parvenir à le croire.

Je suis arrivé sur le lieu de la fête. Depuis la rue on entendait les cris et les rires et de la musique de danse, des chansons. C'était beaucoup plus compliqué que je ne l'imaginais de monter, de saluer, de faire bonne figure. Je me suis senti par avance déplacé.

Je suis reparti. Je paierai le pari perdu en invitant cet ami dans un restaurant cher mais calme.

Page 6
Prosopagnosie progressive

Pour la plupart des gens, le monde est peuplé de personnages principaux et de personnages secondaires, qui, ensemble, forment la géographie humaine propre à chaque individu. Le premier groupe, les personnages principaux, est constitué de celles et de ceux que l'on peut reconnaître et dont, le plus souvent, il est possible de citer le nom. Certes, il se peut que certains personnages principaux soient difficiles à reconnaître, mais c'est aussi qu'il n'est pas utile de reconnaître tout le monde en permanence. Mais moi, au risque de choquer, je dois avouer que je vis au milieu d'une foule de personnes anonymes dont certaines semblent me connaître et parfois même me connaître bien.

Je n'ai pas compris tout de suite qu'il m'arrivait quelque chose. Auparavant, il me suffisait de regarder les gens et leur prénom me revenait du premier coup. Déjà, la connaissance de leur nom de famille était plus approximative. Mais les gens vous demandent rarement de préciser si vous connaissez bien leur nom de famille. Les circonstances en sont plus rares. Mais peu à peu j'ai commencé à reconnaître de moins en moins bien les personnes, jusqu'à ce que je considère comme une chance d'en reconnaître une ou deux. Les visages m'apparaissaient dans un halo derrière lequel je tentais d'imaginer qui pouvait bien se cacher. Fort heureusement, souvent, le mime venait à ma rescousse. Feignant alors une folie douce, j'affirmais qu'il était impossible de ne pas me souvenir de la personne qui me rappelait alors aimablement son nom. Cela ne troublait pas encore mon sommeil mais cela me rendait quand même assez soucieux.

Un jour, avec un immense effroi, j'ai dû m'avouer et avouer aux autres aussi que je ne reconnaissais plus personne. Il était devenu impossible de faire semblant. Consulté, un neurologue m'a prescrit un anti épileptique. Mais cela n'a rien donné. Ratage complet. C'est seulement hier que le diagnostic a définitivement été posé : prosopagnosie, c'est à dire une incapacité à distinguer les visages des uns des autres. En ce qui me concerne, la cause n'en a toujours pas été identifiée. On me dit que le trouble peut disparaître sans jamais revenir. Mais je ne suis pas certain que ce soit bien le médecin qui m'ait fait ce pronostic.

Page 7
Les chiens

En ce temps-là, un de mes voisins avait des chiens de cette race élevée pour qu'ils deviennent des armes. La pauvreté évidente du ménage lui faisait inventer régulièrement des activités supposées lucratives et plus ou moins légales et certainement à l'insu du fisc et de l'Urssaf.

Ces chiens exerçaient sur leur lopin de jardin une vigilance de souverainistes agressifs, lorgnant sur les parcelles adjacentes où des chats avaient l'impudence de passer régulièrement. La nuit, souvent, ils hurlaient comme des démons. Leur reproduction s'apparentait davantage au clonage et j'étais souvent incapable de les distinguer les uns des autres. Un mâle, sans doute dominant, était têtu comme une mule et s'obstinait à vouloir franchir la clôture de son domaine pour envahir le quartier où la meute était déjà considérée comme une menace et une nuisance intolérables. L'idée seule de leur être confronté suscitait la frayeur, ce qui, de mémoire, n'était cependant jamais arrivé, leur maître veillant à maintenir le portail fermé, portail qu'il avait rehaussé comme toute la clôture donnant à l'ensemble du jardin pavillonnaire un aspect de camp retranché.

Un jour, leur voisin le plus immédiat sortit à l'improviste, ayant sans doute quelques courses à faire. Au fil du temps, l'animosité vicinale avait crû, accompagnée peut-être de quelques actes de malveillance de part et d'autre. C'est alors que les chiens apparurent, comme éjectés de leur forteresse. Le voisin n'avait d'autre moyen pour leur échapper que de se réfugier au plus vite dans sa voiture. N'ayant plus aucune possibilité de l'attraper, les chiens commencèrent alors à tourner tout autour du véhicule, toujours en aboyant et en grognant avec férocité. J'observais la scène à distance, pris de tournis, m'interrogeant sur le temps qu'il faudrait pour que le meneur soit épuisé. Puis je me désintéressais de la scène puisque personne, croyais-je alors, n'était véritablement en danger, sauf les chiens, peut-être, si l'homme assiégé décidait de forcer le passage. Mais je me trompais. Pris d'un accès de colère, l'homme armé d'une canne qu'il gardait à sa portée pour menacer au besoin quelque automobiliste lui cherchant querelle voulut sortir de son refuge improvisé. Sans l'intervention du maître, de sa famille et du voisinage, l'homme serait peut-être mort. Plus tard, l'éleveur lui a proposé de le dédommager, ce qui n'était pas possible au regard du préjudice occasionné. L'affaire était désormais entre les mains de la justice, qui mit longtemps à statuer.

Page 8 21 avril 2002

C'était le soir du 21 avril 2002, ce soir qui précédait une nuit de trahison. Les bien informés l'avaient su avant l'heure fatidique, ainsi que ceux qui regardaient les sites d'information suisses ou encore belges. La présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises était une hypothèse que personne n'avait formée, ou presque personne. Plus tard, des commentateurs affirmeront qu'ils avaient alerté. Très vite, les médias livrent des analyses, des explications, mais il n'y a là rien de particulièrement intéressant au regard de ce qui n'est pas une déception mais une sorte d'hallucination, une incroyable collision. Longtemps après on sera encore pris de frissons en y pensant. Depuis la dernière guerre mondiale, on n'avait pas vu le fascisme aussi proche du pouvoir en France, ou bien alors pendant la guerre d'Algérie, mais pas de cette manière légale, celle de la voie des urnes.

Il était pourtant bien, le candidat de la gauche. Lionel Jospin avait été cinq ans premier ministre sans faillir, prouvant que ce n'était pas un paradoxe de vouloir faire de la politique autrement. Mais les électeurs avaient choisi de faire sombrer douloureusement la France vers ce qu'elle a de plus obscur : le racisme, l'autoritarisme, la haine de la pensée, le populisme crasse en portant au second tour un homme plusieurs fois condamné pour apologie de l'extermination des Juifs et dont il était prouvé qu'il avait été un tortionnaire pendant la guerre d'Algérie.

On a cherché ensuite qui n'avait pas voté. Il y avait ceux qui n'avaient pas la ferveur ce dimanche-là, ceux qui voulaient voter plus vert, plus à gauche, autrement, qui ne croyaient pas que c'était un problème. Il y avait ceux encore qui critiquaient les limites de l'élection au suffrage universel à deux tours, ceux qui pensaient même que le candidat de la gauche pourrait se maintenir dans une triangulaire comme on en voit lors des municipales, ignorant visiblement en cela que la Constitution ne le permettait pas. Pour beaucoup, surtout, le résultat du premier tour était déjà écrit, se réservant pour le second tour perçu seul comme l'acte décisif. Ce n'était même pas une intuition, c'était écrit.

Je retiens que depuis ce 21 avril 2002, doucement, l'histoire hésite de moins en moins à autoriser l'extrême droite à prendre le pouvoir en France et que cela commence à peser vraiment. On voit peu à peu le pays descendre dans la fange et conduire la République au tombeau.

Page 9
Le père bon marché

J'ai appris récemment un épisode de la vie de Mathieu que j'ignorais ou que, par paresse peut-être, je feignais d'ignorer. Il est vrai que l'on sait parfois sur ses amis, par la rêverie, l'observation flottante et désintéressée, certaines choses que l'on ne peut pas leur révéler au risque de passer pour un fou. Pour tenter de commencer à comprendre les épisodes de cette révélation il faut se figurer Mathieu accompagnant sa mère à l'aéroport pour un de ses voyages aussi impromptus qu'extravagants. Mathieu avait souvent évoqué avec moi le mode de vie bizarre de sa mère, précisant parfois qu'elle avait été abandonnée à la naissance et recueillie par une famille dont le mari était pilote de ligne. C'est ainsi qu'elle avait pris l'habitude de voyager souvent et ce dès l'enfance, et continué à l'âge adulte grâce à un steward qu'elle avait épousé, homme dont Mathieu précisait d'emblée qu'il n'était pas son père. Sa mère n'avait pas choisi le steward au hasard. Elle avait d'abord choisi la compagnie pour laquelle il travaillait, car elle avait malgré tout un peu de sens pratique. Il lui fallait une compagnie qui desservait des aéroports du monde entier et qui ne courait pas le risque de disparaître. Parmi les impétrants, elle avait retenu dans un premier temps ceux dont la peau lui plaisait le plus et arrêté son choix sur l'un de ceux qui couraient régulièrement le marathon de Paris. On ne précisera jamais assez qu'il faut de bonnes jambes pour exercer sans trop de difficultés cette profession physiquement exigeante. Ce que je comprends, ce que je crois comprendre, c'est que de notoriété publique, le coureur de l'air courait aussi les garçons ce qui semblait arranger la mère de Mathieu pour des raisons qu'elle maintenait secrètes.

Ce jour-là, donc, elle avait à l'improviste décidé de partir pour Tokyo comme elle serait partie dans le Morvan, c'est-à-dire sans en faire toute une histoire et elle emmenait avec elle un ami qui était peut-être aussi son amant. L'histoire ne le dit pas. Comme elle détestait les taxis autant que les transports en commun, Mathieu devait les conduire à l'aéroport. Il le faisait sans rechigner, notamment parce que sa génitrice lui avait offert une voiture et le garage pour la parquer. Alors qu'ils étaient dans la file d'enregistrement des bagages, sa mère prit soudainement un air désemparé. Elle s'assit, laissant sa place sous bonne garde. Elle détestait perdre son tour. Elle semblait absente, de cette profonde absence qui dure même quand ce qui l'a causée a disparu. Elle avait la tête de quelqu'un qui voit un monde qui s'écroule, qui a reçu un coup qui, certes, est un phénomène infime à l'échelle de l'univers, mais qui pour la personne qui expérimente cet effondrement intime semble irrémédiablement inscrit dans sa biographie. Quelques minutes plus tard, elle avait pourtant repris ses esprits et sa place dans la file d'attente puis disparu dans les espaces sous douane après avoir précisé qu'elle coupait son téléphone pour au moins un mois.

Une année plus tard, souhaitant y voir clair et sentant sa mère en confiance, il l'avait interrogée. Il n'avait alors aucune idée de ce qui s'était passé et pouvait même supposer qu'il ne s'était rien passé et que le trouble constaté n'était qu'un de ces nuages qui traversaient parfois son imaginaire. Elle avait fini par avouer que ce jour-là, elle avait vu le père de Mathieu. C'était évidemment un choc pour Mathieu car elle avait toujours refusé de lui donner quelque précision sur son identité. Elle avait alors rapporté de sa chambre beaucoup de photographies d'un homme assez ordinaire dont on aurait en vain cherché une ressemblance avec Mathieu. Elle lui avait expliqué qu'elle lui avait dissimulé l'identité de ce père, justement parce qu'il avait un physique ordinaire. Elle ne voulait pas que Mathieu pût s'identifier à lui en aucune façon et n'avait donc d'autre solution que de l'occulter définitivement. Cela n'avait évidemment pas été facile.

Mais, ce n'était pas cette rencontre inopinée qui l'avait presque fait s'évanouir, ni même la situation qui aurait pu conduire à une rencontre entre Mathieu et son père. La cause du malaise était bien plus sérieuse. Elle avait vu que l'homme travaillait désormais pour une compagnie bon marché, encore désignée par l'anglicisme « Low Cost ».

Page 10 La Chèvre de Croatie

J'avais cette année-là décidé de partir au printemps dix jours dans une île retirée de Croatie, juste au moment où les jours ne raccourcissent plus sans cependant rallonger de manière bien sensible. L'idée de ce voyage m'était venue en regardant un site internet qui vantait la vie en plein air, le calme, la nature encore sauvage.

À peine arrivé, j'étais parti marcher sur un chemin de randonnée plus ou moins balisé, assez loin pour entrevoir l'épuisement, ce qui était évidemment une stupidité. Cela faisait aussi plusieurs heures que je n'avais pas vu une seule maison ni personne à qui demander des informations. J'avais rarement atteint un tel niveau de fatigue, comme si j'avais voulu m'assurer que la vigueur de la jeunesse ne reviendrait pas. J'avisais alors un coin ombré sur une colline boisée, jugeant difficile de continuer sans risquer de tomber et de me blesser.

J'étais perdu. Je devais me l'avouer. Or, c'est une crainte que j'avais depuis l'enfance, imaginant sans doute que je pouvais connaître le sort de la chèvre de Monsieur Seguin. Enfant, je ne voyais bien sûr pas quel fantasme pouvait s'attacher à ce conte. Adulte confirmé, je ne me demandais pas pourquoi l'histoire du petit poucet ne m'avait jamais intéressé, trouvant fastidieuse cette histoire de petits cailloux. Mais ce que je ne savais pas, c'est que l'angoisse du refoulé arrive avec l'obscurité. J'essayais alors de me remémorer les paroles d'une chanson pour briser le silence, mais on se trompe quand on prétend que cela peut apaiser. Bien au contraire, je me suis trouvé vraiment pathétique.

Le sommeil enfin me prit et avec lui vinrent des rêves que la décence m'empêche de raconter ici. Il y était question de chèvres et de loups dans des situations diverses qu'on ne raconte pas aux enfants.

Au réveil, j'étais évidemment à deux pas d'un village.

Page 11 Le vase de Corée brisé

Je déteste les visites inattendues, surtout celles ou de vagues connaissances débarquent avec une bouteille. Je trouve cette pratique étrange et souvent surjouée. Et puis, je ne bois plus d'alcool depuis des décennies. Connaissant ma phobie, certains de mes amis ont annoncé leur venue un an à l'avance, ce qui me semble aussi un peu exagéré. Mais, alors que je me targue de pouvoir affronter les situations les plus délicates, j'éprouve les plus grandes difficultés face aux surprises que l'on entend me faire, et que, immanquablement, je ne trouve pas drôles. Le comble, c'est que les gens se croient souvent autorisés à émettre un jugement sur le décor, l'agencement des meubles, voire le désordre de la cuisine. Il m'est donc arrivé par le passé de me brouiller irrémédiablement après avoir reçu de telles visites à l'improviste.

La pluie tombe. On sonne au moins dix fois au portail. Cela commence bien mal. Ce n'est pas le bon jour. Je regarde par la fenêtre s'il s'agit d'un démarchage ou d'un voisin. Ce sont les X qui veulent me présenter leur nouveau petit chien et qui entendent déplorer que nous ne nous voyions pas assez souvent. J'ouvre. Ils entrent. Je les conduis au salon pour un apéritif. Le chien furète en remuant abondamment la queue. Depuis la cuisine j'entends le fracas d'un objet qui se brise au sol. C'était inévitable. Ce qui était évitable, c'était de venir avec ce chien. Je regarde les morceaux. Il s'agit d'un vase de Corée auquel je tenais particulièrement. Les X cherchent les mots justes alors que je pourrais presque pleurer. Ils semblent ne pas comprendre la peine que j'éprouve, non plus que mon refus de déclarer l'incident à l'assurance. Ils partent enfin.  Après leur départ, je ramasse amèrement les restes du vase. Le dommage est irréparable.

Je crois que je ne les verrai plus.

Page 12 Apparition troglodytique

Quand le temps est au beau, mais surtout quand il ne pleut pas, j'aime aller vers les grottes des bords de Loire, de l'Indre ou de la Creuse. Elles offrent souvent une vue admirable sur les vignes, et surtout, je m'y sens relié à cette humanité très ancienne qui, dès le paléolithique et surtout au néolithique, s'y est abrité et y a même vécu. Quand il pleut, c'est trop dangereux car le milieu est fragile et même de plus en plus fragile à cause du dérèglement climatique. Désormais le passage vers certaines grottes que j'aimais particulièrement est fermé. Cela arrive trop souvent que des blocs de pierre se détachent. Bien sûr, certains rusent et contournent les barrières qui ont été posées. Je connais ainsi un tunnel naturel qui traverse une petite colline mais il a dû être muré par précaution. L'état des galeries était tel que la possibilité d'un drame était de l'ordre de la prémonition. Comme dans toutes les grottes ouvertes au public, il y a ceux qui trouvent drôle de laisser la trace de leur sottise en gravant quelques mots sur les parois. Leur prénom en est la manifestation la plus courante. Ce n'est vraiment pas indispensable et le mal met des années sinon des siècles avant de disparaître. D'autres s'amusent à taquiner l'écho de leur voix. C'est tout aussi bête mais au moins rien ne demeure de leur facétie après leur départ.

Ces grottes recèlent parfois des surprises. C'était il y a cinq ans je crois. Je m'étais aventuré vers une grotte éloignée des chemins principaux parfaitement balisés. Accablé par la fatigue d'une marche trop longue, je m'étais posté à l'entrée de cette grotte que je connaissais bien, décidé à y rester le temps de retrouver des forces. Mais soudainement je vis bondir une jeune femme qui s'était réfugiée là, sans doute par pudeur pour des besoins bien naturels. Mais mon imagination ayant choisi un instant de croire à une apparition surnaturelle, je m'étais mis à courir, certes aussi par lâcheté, au risque de me rompre le cou. Depuis lors, je me plais à penser parfois que j'ai croisé ce jour-là l'une des dernières sorcières troglodytes et que ma course n'aura pas suffi pour éviter l'envoutement. Je ne vois d'autre explication à ces rougeurs sur la peau ni à ma fatigue chronique.

Page 13 Toute première fois

Je n'ai jamais rien dit de ces jours sombres, de la crainte de la maladie et de la mort.
J'ai ressenti les premiers troubles à la sortie de l'été. Il y avait alors comme de la poussière devant mes yeux. Et puis, il y a eu de plus en plus de trébuchements et parfois même une drôle de paralysie douloureuse des membres inférieurs comme s'ils montraient leur désapprobation face aux commandements erratiques qui leur étaient envoyés par le cerveau. Ils se mettaient en grève, en quelque sorte et me laissaient perplexe.
Puis vint le temps du diagnostic, la date de l'opération, l'entrée à l'hôpital, la toilette du soir après les examens préalables. Le tranquillisant pour dormir un peu. Le réveil. Le bloc opératoire est familier. Il ressemble à celui des séries télévisées.
Une infirmière m'a tenu la main et sa main me disait de garder confiance et comme l'anesthésie m'emportait j'ai vu ses yeux entre le bonnet et le masque.
Je suis revenu instantanément sans aucun souvenir de cette longue absence chimique qui aurait pu être définitive. La pulsion de vie a gagné. Une voix criait à mes oreilles de respirer. Je me demandais s'il fallait aussi que je crie comme à la naissance. Mais ce n'était pas nécessaire. Je n'en ai donc rien fait.

Page 14 La tache entachée

C'était il y a une dizaine d'années environ. Je devais me rendre en province en mission pour jouer non sans lassitude ce rôle administratif qui était alors le mien. J'avais renoncé à arriver le matin même. Les horaires des trains conjugués à ceux de la réunion rendaient la chose impossible. J'avais donc passé la nuit dans un hôtel banal proche de la gare dans l'espoir de n'avoir à fermer mon ordinateur que quelques précieuses minutes entre le train et ma chambre. Il y avait alors tant de messages urgents à écrire ou à répondre. J'en ai certes complètement oublié la teneur aujourd'hui.

Le matin, j'étais descendu tôt pour prendre le petit déjeuner afin d'être à l'heure, voire en avance, sur les lieux de la réunion pendant laquelle, en substance, allait se régler le sort d'un directeur suffisant mais insuffisant. Son contrat ne serait pas renouvelé. J'avais encore l'espoir que tout cela se passât au mieux et j'imaginais déjà les différentes scènes de la tragicomédie qui allait se jouer un peu plus tard. Dans ma rêverie, et comme pour me punir d'avoir le projet d'ingérer une chose aussi grasse et indigeste, une de ces petites saucisses que l'on ne trouve que dans les hôtels le matin dans des bacs en inox m'échappa sournoisement. Un réflexe malheureux me fit alors serrer les jambes semblant ignorer que la destination la mieux adaptée de ce bout de gras eût été la moquette de la salle, qui d'ailleurs en avait vu d'autres. Le piège s'était refermé sur moi, ou plutôt sur mon pantalon. Un halo aussi graisseux que disgracieux s'était formé à l'endroit même de mon intimité. J'étais évidemment embarrassé. Impossible d'essayer d'atténuer le désastre avec de l'eau qui, comme on le sait, ne se mêle pas facilement à la graisse, sauf pour produire une émulsion, ce qui n'était pas un objectif souhaitable.

C'était un beau jour de printemps. Je décidai de faire le parcours à pied. La tache allait peut-être s'assécher ou au moins s'amoindrir un peu. Mais la graisse de ces saucisses est aussi tenace que le pétrole brut sur un rocher d'une côte bretonne. J'avisais alors ce que l'on ne nomme plus désormais une supérette pour y trouver un détachant efficace à la forte odeur de térébenthine. Après toutes ces années je me demande encore pourquoi j'ai eu cette idée saugrenue. Je pensais que le produit, une fois appliqué, s'évaporerait quasiment instantanément. Qui en a fait l'expérience aura constaté qu'il lui faut presque une heure pour disparaître. Ma tache était donc entachée. Il fallait pourtant que je sortisse des toilettes où j'avais accompli ce forfait, mais que je sortisse désormais avec une auréole que l'on eût dite provoquée par une incontinence sévère. La réunion allait bientôt commencer. Je sortis donc. Cependant, au lieu de tenter de cacher la chose honteusement, je me résolus à la désigner ostensiblement tout en scandant le nom du détachant en question, et, dans le même temps, en en arborant la bouteille. On rit. On comprit l'accident. J'étais ridicule mais mon honneur était sauf.

Page 15 Plus de toute première jeunesse

C'était un lundi de Pâques, un jour de printemps et un jour de fête. Toutes les églises résonnaient de chants de louange célébrant la résurrection de Jésus. Je pensais encore pouvoir feindre la jeunesse. Je sortais de chez ma coiffeuse qui m'avait fait quelques mèches et qui m'avait affirmé qu'elle me trouvait rajeuni. C'était sans doute un propos publicitaire mais j'avais envie de la croire. Après tout, je n'avais rien à dire de mon état de santé, j'étais légèrement bronzé, je n'avais aucune ride profonde, mes mains et mes épaules étaient douces. Surtout, j'avais ce produit miracle qui devait m'aider à me battre contre le relâchement du cou, signe entre tous de la jeunesse perdue. C'est ce que m'avait toujours affirmée ma mère qui dépensait en cosmétique des sommes folles. Bref, j'étais prêt à affronter la plage, les longues marches sur le sable, mes élans impatients dans les flots tumultueux, les soirées en terrasse à jouir d'un succès qui ne pourrait être démenti.
J'avais oublié mon âge.
Mais, un jeune homme sans doute plus attentif, certainement, croisé par inadvertance à la sortie du salon de coiffure avait d'un coup mis en lambeaux ce sentiment effervescent affirmant avec insolence à son camarade que j'avais à l'évidence dépassé le demi-siècle. L'appréciation était évidemment accompagnée d'une moue sans équivoque.
C'est alors que je suis devenu un homme plutôt bien conservé.

Page 16 Vicissitudes de la circulation

La circulation automobile est le théâtre de nombreuses scènes plus ou moins violentes qui, pour être habituelles, n'en distribuent pas moins des traumatismes à la population. Je n'évoquerai pas les grands accidents, les drames, les victimes le visage en sang, les blessés et parfois les morts. Ce qui m'intéresse, ce sont les micro-traumatismes du quotidien qui commencent par un coup d'avertisseur, toujours évitable, et conduisent parfois deux conducteurs à s'affronter avec force insultes formées de mots habituellement interdits aux enfants. Les adultes semblent d'ailleurs oublier ou ne pas avoir conscience de ce qu'ils impriment dans la tête des plus jeunes par leurs écarts de langage. Désormais, l'internet leur enseigne de surcroît leurs équivalents anglais. Parfois, la bagarre ne se produit que lorsque toute tentative de dialogue est épuisée et qu'il semble ne plus y avoir d'autre choix possible. On sort alors de sa voiture et de grands gestes en moulinets en grands gestes en moulinets on arrive, rarement toutefois, à se taper dessus. Parfois au contraire, la menace physique est instantanée, les protagonistes reprenant des schémas de cours d'école quand la surveillance a le dos tourné. Mais il y a rarement des armes dans les cours d'école alors qu'il semble y en avoir de plus en plus souvent dans les voitures. Certes, cela dépend de la géographie.

Tout cela est assez banal mais parfois les hasards de la promenade donnent à vivre des moments plus originaux qui ne font pas désespérer de l'espèce humaine. C'est un paradoxe que ce ne soient pas ces moments que l'on retient. On pourrait même croire qu'on les a inventés.

Je me souviens ainsi de ce jour à la campagne où, sans doute distrait par la pluie qui tombait drue, un fermier a embouti assez durement la fourgonnette d'un maraîcher. Sortis l'un et l'autre de leur véhicule ils étaient l'un pour l'autre ennuyés et compatissants de ce qui était arrivé à leur outil de travail, tout en convenant cependant que la pluie ferait du bien aux sols et aux cultures.

Je me souviens aussi de ce vieil homme endormi dans sa voiture au beau milieu d'une circulation fort dense après un embouteillage très long. Il avait fallu chercher les pompiers pour le réveiller et l'on pressentait à son air gourmand qu'il s'amuserait jusqu'à la fin de sa vie à raconter son aventure.

Page 17 Perdre passionnément au Loto

Au commencement, le jeu de loto, c'étaient des bruits de jetons et des voix qui annonçaient des numéros. Puis le loto, développé par l'État, devint le Loto avec un « L » majuscule, inventé pour être un nouvel impôt volontaire. On achetait son bulletin chez le marchand de tabac et on attendait le résultat diffusé à la télévision pour avoir la certitude qu'on avait encore une fois perdu. Dans les années 1980, peut-être dès avant, il y avait des machines colorées, des objets affreux, et des présentatrices vêtues avec une élégance de pacotille. L'ensemble formait un tableau assez infect, juste avant le journal télévisé, ou après, je ne m'en souviens plus, mais pas trop tard pour ne décourager aucun téléspectateur. Ce qui me frappait alors, c'était que les femmes souriaient quand les hommes gardaient un air sévère comme si, d'une certaine façon, entre les mains des hommes, l'argent ne pouvait être qu'une affaire sérieuse quant aux mains des femmes il prenait une allure plus légère et futile. Aujourd'hui l'appli pour téléphone de la Française des jeux a renouvelé l'expérience offrant tant de possibilités de dépenser et perdre son argent qu'il y a sans doute des « tutos » en ligne pour se former à son utilisation la plus aboutie. Cela doit cependant rester suffisamment simple pour permettre de prélever près de quatre milliards d'euros dans les poches des gens dont beaucoup sinon la plupart ne sont pas les plus aisés de la société. Le sociologue Thomas Amadieu affirmait ainsi au journal Le Monde le 27 décembre 2023 que ce sont les pauvres qui dépensent dans les jeux d'argent la plus grande part de leurs revenus quand les riches jouent aussi, mais ailleurs et d'une autre manière, par exemple dans les casinos. Il affirme aussi dans le même interview que les jeux sont conçus pour provoquer des formes d'addiction. De toutes les manières, la statistique nous apprend que les gagnants au loto sont infiniment moins nombreux que les perdants. J'ai entendu récemment un astrophysicien affirmer que la probabilité du gain le plus élevé rejoignait celle d'un choc de météorite sur notre planète. En préparant ce fragment, cette forme de petit reportage, j'ai appris que le Loto avait failli être un échec, l'État en ayant dans un premier temps interdit la publicité. Depuis, son essor n'a jamais cessé.

Mais en fait, ce qui est intéressant dans cette histoire, c'est que le Loto maintient le lien ancestral de l'humanité avec le sort, qu'il soit bon ou mauvais et c'est contre cela que les religions ont longtemps imposé aux jeux d'argent leur joug idéologique. On sait que vraisemblablement, on va perdre, mais l'important est que l'on pourrait gagner. Comme l'affirmait une publicité, 100% des gagnants au Loto avaient joué au Loto. Gagner au Loto n'est ainsi pas, ou de manière secondaire, une affaire de statistiques mais toujours de chance. On s'imagine pleurer et rire de joie, se réjouir d'avoir des largesses pour ses proches tout en protestant que l'on restera toujours simple. En fait, le Loto est la première pratique culturelle des Françaises et des Français, ce qui n'a pas échappé à l'homme de télévision Stéphane Bern qui a convaincu le Président de la République de créer le Loto du patrimoine.

Page 18 Malaise ferroviaire

Prendre le train est le plus souvent une activité banale qui comporte peu de risques, beaucoup moins en tout cas que celle qui fait prendre une automobile. Certes, l'agitation, voire le chaos de la gare, les jours de grand départ, peuvent être pénibles comme peut l'être aussi un voyage dans un train régional bondé quand les voyageurs sont tassés les uns contre les autres. Mais alors, je ne me plains pas. J'ai une protection magique que je sais activer avec dextérité. Je me déconnecte et je laisse aller mon imaginaire vers une fiction fantasque qui me rend étranger à tout ce qui est autour de moi. Et même, ça repose. Si je suis dans un train à grande-vitesse, je choisis toujours les salles hautes qui donnent l'illusion de pouvoir circuler d'un bout à l'autre du train en cas de nécessité, même si cette nécessité n'est pas clairement définie.

Pourtant, il y a des circonstances particulières qui font le voyage en train et même seulement sa perspective deviennent terribles. Je suis alors saisi de troubles très angoissants. J'ai la sensation que je vais mourir sur place, en public, sous les regards d'inconnus qui soudain me semblent à dessein rassemblés dans ce wagon pour assister à mon trépas. Je tente alors de me convaincre que, encore une fois, il s'agit certainement d'un accès de claustrophobie plutôt qu'un arrêt cardiaque. Mais rien n'y fait. Cette fois c'est sûr, c'est la bonne. Je vais mourir. Je commence à me sentir très mal. Je suis pris de sueurs malignes. Ce sera bientôt indispensable d'appeler les secours.

Et puis ça passe.

Page 19 Baiser raté

Revient à ma mémoire la première fois que j'ai embrassé une fille. J'admets avec humilité que c'était assez tard dans mon adolescence si j'en crois les exploits de mes camarades, filles ou garçons, qui avaient annoncé cette nouvelle fracassante depuis quelques années. Plusieurs garçons de la classe, sinon la majorité, étaient déjà familiers du baiser-avec-la-langue quand la chose m'était encore inconnue et je devais souvent à ce propos affronter leurs quolibets. Au demeurant, certains avaient fait bien davantage et s'en vantaient sans vergogne.

Afin de sauter le pas redouté, je me mis en tête de « sortir » avec une fille de ma classe de lycée. « Sortir avec » était matérialisé par deux actes d'importance qui étaient alors : se tenir par la main en entrelaçant les doigts ; embrasser sur la bouche avec la langue, ce qui, en argot de l'époque, se nommait de plusieurs façons dont le peu élégant « rouler un palot ». Certes, j'avais fait preuve d'une certaine paresse dans le choix de l'initiatrice. L'important était qu'elle devait déjà être sortie avec un garçon, mais être libre désormais pour ne pas courir le danger d'une querelle avec un petit ami jaloux. Il fallait aussi qu'elle soit plutôt jolie pour ne pas rendre la chose encore plus difficile, espérant encore si elle était à mon goût pouvoir y trouver quelque plaisir.

Enfin, bravant un danger assez inexistant, je lui ai demandé si elle voulait bien « sortir avec » moi. Je m'étais assuré auparavant de sa réponse en interrogeant sa meilleure amie. Elle avait donc accepté et nous étions convenu d'aller chez elle pendant la pause méridienne. Elle m'avait assuré que l'on ne risquait pas de nous y surprendre. L'appartement de ses parents était tout proche du lycée mais le chemin pour nous y rendre m'avait semblé interminable. À certains moments j'espérais l'impression que le sol s'ouvre devant moi pour pouvoir échapper à l'épreuve terrible qui m'attendait.

Je me souviens que sa chambre était colorée. Mon apprentissage a commencé. Je l'ai embrassée une fois seulement puis nous sommes retournés au lycée.

Dans l'après-midi, elle m'avait fait passer de table en table un petit mot qui me disait que notre histoire était finie. Dans mon affairement maladroit, je lui aurais fait mal à la bouche. Mais il est vrai que je lui trouvais aussi une certaine apathie. Je ne pouvais pas savoir qu'il s'agissait surtout pour elle de rendre jaloux son « ex », avec qui je la verrais le lendemain dans un affairement sans équivoque. À vrai dire, je la comprenais très bien tout en feignant d'être scandalisé et meurtri. L' « ex » en question était un Italien splendide et plus âgé que nous. Il fallait vraiment que je progresse.

Dans le secret de mon placard adolescent je parvenais parfois à m'avouer que c'est cet Italien que j'aurais préféré embrasser. Le baiser était raté car ni elle ni moi n'en avions vraiment envie.

Page 20 Trahisons enfantines

Je sais à partir de quand j'ai appris dans l'enfance à me méfier des groupes, des bandes, des partis. Il y a dans mon souvenir ce garçon juste un peu plus âgé que les autres enfants de l'immeuble, qui semblait aux adultes à la fois sympathique et facétieux, prompt à la plaisanterie, que nos parents appréciaient pour sa capacité à nous occuper par des jeux incessants dont il était le maître incontesté. Peu à peu, grandissant et ne ressentant plus la nécessité d'être intégré, j'avais fini par développer une certaine forme de détestation pour ses prétentions et je le voyais désormais comme un fâcheux, le trouvant somme toute bien ridicule. J'étais aussi frappé par l'absurdité de ses propositions. L'une d'entre elles avait d'ailleurs mal tourné quand nous avions sous sa direction peint la statue du collège adjacent, ce qui nous avait valu des remontrances sévères et une corvée de nettoyage épuisante. Je me disais parfois qu'il faudrait bien renverser ce tyran de bac à sable.

L'histoire est la suivante, inscrite dans ma mémoire : un jour où il s'était absenté, sans doute pour l'après-midi, j'entrepris de conscientiser la petite troupe en lui montrant tous les inconvénients qu'il y avait à suivre ce petit kaiser qui aimait tant à commander. Je leur rappelai toutes les remarques insultantes qu'il avait proférées. C'était en effet son habitude de se moquer des plus faibles en utilisant toujours le même mot que je ne répéterai pas ici. J'arrivai sans trop de difficultés à les convaincre de reprendre notre indépendance en se cachant quand il reviendrait puis en lui montrant que nous étions bien décidés à ne rien faire de ce qu'il nous demanderait. Nous votâmes unanimement une forme de motion de désobéissance. Nous étions prêts en tous points à lui porter la contradiction. Quand il revint, il nous appela. Le serment de ne plus jamais lui parler ne tint pas cinq bonnes minutes et c'est moi, le séditieux, qui fus ostracisé.

J'ai souvent observé depuis, surtout en politique, ce genre de retournement. Parfois, les prises de pouvoir par effraction fonctionnent. N'est-ce pas ce qui s'est passé en 2017 lors de la première élection d'Emmanuel Macron ? Mais le plus souvent, le peuple rentre vite dans le rang, mobilisant la mémoire longue qui leur fait craindre les aventuriers qui du pont d'Arcole les conduisent toujours à Waterloo.

Page 21 Attentes téléphoniques

Roland Barthes consacre dans Fragments d'un discours amoureux un chapitre à l'attente. On y trouve ce passage :

« 3. L'attente est un enchantement : j'ai reçu l'ordre de ne pas bouger. L'attente d'un téléphone se tisse ainsi d'interdictions menues, à l'infini, jusqu'à l'inavouable : je m'empêche de sortir de la pièce, d'aller aux toilettes, de téléphoner même (pour ne pas occuper l'appareil) ; je souffre de ce qu'on me téléphone (pour la même raison) ; je m'affole de penser qu'à telle heure proche il faudra que je sorte, risquant ainsi de manquer l'appel bienfaisant, le retour de la Mère. Toutes ces diversions qui me sollicitent seraient des moments perdus pour l'attente, des impuretés d'angoisse. Car l'angoisse d'attente, dans sa pureté, veut que je sois assis dans un fauteuil à portée de téléphone, sans rien faire. »

C'était bien avant le téléphone mobile, qui dès son déploiement a renouvelé l'expérience de l'attente de l'appel téléphonique amoureux tout en modifiant singulièrement l'expérience de l'attente même. Tout d'abord, même si l'autre n'appelle pas, il peut envoyer un message. Certes, la lecture et l'envoi de messages courts, trompant la vigilance des conducteurs, ont été la cause et sont encore la cause de ravages routiers et continue d'en provoquer malgré les campagnes de prévention et les lourdes amendes infligées. Mais l'effort que l'amoureux doit fournir pour résister et ne pas lire un message reçu qui pourrait venir de l'être aimé est parfois hors de portée. Je connais ainsi une jeune femme qui garde le regret de n'avoir pas lu suffisamment vite un message qu'elle avait reçu. Il lui disait de ne pas venir et quand elle était arrivée, la porte était close. Plus tard, elle avait vu l'aimé côte à côte sur un banc avec la femme avec qui il avait certainement passé l'après-midi. Elle avait donc rompu sur le champ, pleuré toutes les larmes qu'elle pouvait avoir en réserve avant d'apprendre que la femme en question n'était autre que la cousine de province du jeune homme. Certes, cela n'arrive que dans les feuilletons à l'eau de rose. Dans la vraie vie, elle aurait été trompée.

On pourrait interjeter qu'il y a plusieurs façons de téléphoner en conduisant, par exemple en calant le téléphone entre l'oreille et l'épaule. Cela se voit moins que lorsqu'on le tient à la main. Les fraudeurs rivalisent d'habileté pour ne pas se faire repérer. Et quand ils sont coincés par la police, ils inventent une excuse ridicule comme celle d'un horrible torticolis. L'inutilité de ces excuses éventées pour un acte souvent dangereux et toujours stupide, ne dissuade pas les gens d'en forger encore, les imaginant nouvelles.

Toute attente a changé. Nul besoin de rester collé dans un fauteuil près du combiné à la sonnerie libératrice puisque, justement, le bien nommé téléphone mobile permet l'attente dans la mobilité. C'est d'ailleurs la première fois dans l'histoire de l'humanité que cela se produit. La femme de marin ne regarde donc plus fixement la mer et apprend le retour de son marin de mari sur la boucle d'une messagerie instantanée. De même, on ne craint plus de téléphoner ou de recevoir un appel car on bénéficie du double appel. Il est aussi plus difficile de craindre une maladie soudaine. Quand l'autre souffre, il envoie un message pour dire qu'il appellera quand il sera sauvé de sa migraine. Etc.

Mais, ce que le téléphone mobile ne résoudra jamais, c'est le silence de l'autre.

Page 22 Pannes de moteurs

Il faudrait tenir un journal des pannes des moteurs de sa vie et demander aux autorités ecclésiales que le calendrier consacre un jour à Saint Moteur, que l'on pourrait prier pour que les moteurs ne tombent jamais en panne. Les théologiens catholiques affirment que le moteur de la vie spirituelle est l'Esprit saint lui-même et c'est sans doute pour cela que ma vie spirituelle est souvent en berne. On ne soupçonne pas la force de mon ressentiment contre ces mécaniques qui auront été la source de tant de contretemps que je ne saurais les compter.

De tous les moteurs, le moteur des véhicules automobiles est sans aucun doute le plus capricieux et le plus épuisant. Je constate en effet qu'il a le secret de tomber en panne au plus mauvais moment, sur une route déserte ou au beau milieu d'une circulation dense. Ses pannes incessantes sont même à la source de plusieurs morts violentes. Quand on circule en automobile, il faut toujours considérer comme une chance le fait d'arriver au but du voyage, soit-il très proche de son point de départ et l'on a vu des moteurs caler au démarrage pour ne plus jamais redémarrer. L'espoir qu'un moteur fonctionne demeure toujours si ténu que dans la majeure partie du globe on accroche des objets de piété par s'allier le fameux Saint Moteur. Enfin, rappelons que les moteurs ne supportent aucune absence, ni même aucun oubli de la bonne quantité de fluides nécessaires à leur fonctionnement aléatoire.

Je me souviendrai longtemps de ce moment critique où, tout jeune encore, un moteur récalcitrant m'a laissé tomber au beau milieu de la campagne normande. C'était un temps sans téléphone mobile et je ne savais comment faire. La scène était pathétique et j'imaginais qu'une créature féroce apparaîtrait bientôt pour accomplir son forfait. J'ai attendu le jour pour trouver un garagiste compatissant qui a directement trouvé la panne, bénigne, confirmant ainsi que cette fichue mécanique s'était vengée de je ne sais quel mauvais traitement antérieur. Si ce garage existe encore, il faudrait y apposer une plaque votive, dédiée à Saint Moteur, évidemment.

C'est pourquoi il est préférable, autant que possible, de préférer la marche pour ses déplacements. Le journal affirme que c'est bon pour la santé. C'est surtout meilleur pour les nerfs.

Page 23 Le Malheur des pionniers (de l'internet)

Il y a une trentaine d'années, un peu plus même, quelques-uns avaient compris que, non seulement il serait possible de lire le journal sur le Web, mais que tout le monde le ferait car le Web et ses hypertextes étaient mieux adaptés que le papier à la lecture du journal. Et non seulement les journaux mais aussi les magazines.

Nous entrevoyions alors déjà toutes les possibilités qu'offriraient désormais le protocole TCP-IP allié au World Wide Web de Tim Berners Lee. Pourtant, c'était une époque où les ordinateurs étaient encore assez encombrants et où les constructeurs n'avaient pas vraiment prévu ce type d'usages. Les modems n'étaient pas intégrés et la vitesse de téléchargement était assez lente pour être exaspérante. Chaque image mettait un temps infini pour apparaître sur les écrans. D'ailleurs, le nombre d'abonnés à l'internet en France était ridiculement faible, freiné par un système de facturation obsolète à la durée. Les politiciens français de tout bord s'attristaient du retard de la France sur l'internet alors que la loi sur le dégroupage des prestations de télécommunications était bloquée par les lobbys actionnés par France Telecom (sic), qui avait pourtant supprimé les accents de son nom de marque pour faire plus anglo-saxon, donc plus moderne. Pour autant, l'entreprise encore publique glosait à l'infini sur la perte de souveraineté nationale qui suivrait la disparition de son monopole. Quant à la téléphonie mobile, ignorant encore toutes les possibilités qu'elle offrirait ensuite, elle s'émerveillait encore des messages courts comme si ces nouveaux appareils allaient demeurer des minitels portatifs, sans plus de différence avec la gloire de la technologie française. Pour l'immense majorité des polytechniciens de l'époque, l'innovation par les contenus était un mythe. Mais il y avait surtout cette peur du mouvement, cette peur de la complexité du nouveau. La vente de minitels de dernière génération demeurait un horizon indépassable.

Avec le recul, le décalage entre ce que nous constations et la forteresse des télécommunications à la française était désespérant.

La jeunesse, elle, s'impatientait comme elle s'impatiente encore quand on lui dit que les écrans ne sont qu'une source d'abrutissement qui conduit à ne plus faire de différence entre le bien et le mal. C'est évidemment la même idiotie des vieux conservateurs qui est à l'œuvre.

Page 24 Apodémophobie maniaque

Je me souviens que dans l'enfance, j'aimais les départs en vacances, j'aimais les voyages ou peut-être faisais-je déjà semblant. La mémoire me fait défaut. Puis, quelque chose a changé et le voyage m'est apparu plus nettement comme une activité assommante et difficile, la préparation du voyage aussi et même le choix des cartes et d'un petit carnet de notes. Toute cette énergie dans le but ultime de fabriquer des souvenirs me semble tout à la fois superfétatoire et hors de ma portée. D'ailleurs, s'agissant de souvenirs, je ne retiens presque rien de ce que je regarde pendant les voyages et je ne trouve rien non plus de vraiment intéressant. Pire encore, je sais par avance qu'il ne se passera rien.

Cependant, j'accompagne mes amis parfois, surtout quand ils réservent des hôtels de luxe. Ainsi, pendant toutes ces années, j'ai paradoxalement beaucoup voyagé, allant du Japon jusque dans les Pyrénées, poussant jusqu'à Barcelone. Je suis aussi allé en Inde où j'ai pris le train entre Nagpur et Bombay. Quand on me demande de raconter tous ces voyages, un ange passe et je suis comme frappé d'aphasie.

Quand j'ai le temps, je préfère désormais aller au hasard visiter des friches industrielles. Certaines me rappellent à la perfection mes rêves délaissés.


Apodémophobie n. f.
Étymologie : du grec ancien ἀποδημία (apodēmia, “séjour hors de chez soi, voyage”) et φόβος (phobos, “peur”).
Définition :
  1. (Psychol., néol.) Crainte ou aversion marquée à l'idée de quitter son lieu de résidence habituel ; difficulté à entreprendre un déplacement ou un séjour hors de son environnement familier.
  2. (Par ext.) Tendance à éviter les voyages ou les périodes d'éloignement, pouvant se traduire par une inhibition du départ, indépendamment des contraintes matérielles.
Remarque : Terme de formation savante, non attesté dans l'usage standard ; employé surtout à titre descriptif ou stylistique.
Syn. (approximatifs) : peur du voyage, évitement du départ.
Contr. : apodémiamanie (néol.), inclination excessive au départ ou au voyage.

P.S. : Le terme apodémophobie et son contraire apodémiamanie ont été forgés avec l'aide de ChatGPT.

Page 25 Un encombrant encombrant
J'aime à m'encombrer de choses inutiles. Lors de leur acquisition, je me dis que ça ne sert peut-être à rien et que cet achat, encore une fois, est vain. Mais je n'en ai pas la certitude. Je me mets en tête que j'en ai vraiment besoin et je commence à imaginer tout ce que je pourrais faire plus rapidement si je l'avais. Je regarde si le magasin livre, mais il me le faut tout de suite et j'oublie que c'est un hasard qui m'a conduit devant cette vitrine. Je pourrais tenter de le rapporter moi-même à la maison dans un grand sac. Tout compte fait la livraison serait une perte de temps. Si j'ai déjà un appareil équivalent, j'invente pour le seul plaisir de me tromper moi-même qu'il est endommagé, qu'il est trop vieux, trop simple, qu'il a un problème, que j'ai remarqué à l'usage une sorte de vibration. Je me dis aussi que si je repartais les mains vides, je serais baigné de tristesse. C'est ainsi qu'il m'est arrivé d'acheter le même appareil à plusieurs reprises.

Arrivé chez moi au prix de contorsions et de crampes terribles, il faut maintenant passer du temps pour le mettre en marche. Je retrouve alors toute l'ambiguïté du mode d'emploi. Je cherche sur l'internet des vidéos courtes qui rendraient le montage plus clair. Mais j'aime aller vite. Je vais bien réussir. C'est intuitif. Et puis, assez souvent, par malheur, l'appareil se cabre, sans doute à l'idée de devoir remplacer un collègue encore très vaillant. La garantie ne jouera certainement pas et j'aurai l'air d'un imbécile. Je vais le mettre à la cave en attendant de trouver quelqu'un qui pourra le réparer.


Page 26 Jamais assez bronzé

Nous étions encore des pré-adolescents et au retour des vacances, le premier matin de la rentrée des classes, il fallait être bronzé. Dans cette banlieue communiste, attachée aux acquis sociaux du Front populaire, même les ouvriers partaient en vacances. On ignorait encore - ou l'on faisait semblant d'ignorer - la nocivité des rayons ultra-violets. Alors, le jour de la rentrée, dans un brouhaha épouvantable, nous comparions notre bronzage. Dans ce collège de banlieue, le bronzage conférait bizarrement une forme de distinction supérieure à celle associée aux vêtements neufs. D'ailleurs, ceux-ci étaient de confection banale et grattaient toujours un peu. Il est aussi vrai que tous les élèves ne participaient pas également à cette compétition. Certains garçons se dispensaient de l'épreuve, préférant échanger des images de Platini.

Ce concours de bronzage dans la lumière déjà automnale n'était pas le souci des parents qui ne faisaient   vraiment rien pour garantir à leurs enfants une place honorable dans ce classement imbécile. Notre mère savait déjà que le soleil pouvait provoquer des maladies graves et que la blondeur était un facteur de risque. Surtout, nous étions rentrés de vacances depuis plusieurs semaines et les quelques couleurs acquises à force de persévérance commençaient à s'estomper déjà. L'été était terminé, Michel Fugain chantait pour oublier qu'il pleut sur (tes) ses vacances et surtout comme si (tu) l'on devait mourir demain. Il est vrai qu'assez souvent, il avait plu presque chaque jour. Celles et ceux qui étaient allés à la mer ou qui étaient rentrés plus tard avaient eu plus de chance. C'étaient souvent les mêmes qui entretiendraient leur hâle lors de la pause hivernale. Car les classes sociales peuvent évidemment aussi bien que le soleil influer sur le bronzage.

Quant à moi, jamais, pauvre cloche, n'ai-je réussi à gagner au concours de bronzage de la rentrée, même quand j'avais aidé le soleil avec une crème teintée qui n'avait fait qu'ajouter du ridicule au ridicule. Je me disais qu'il faudrait attendre un an pour tenter de nouveau ma chance, comme si j'allais rester indéfiniment en classe de cinquième et garder une peau de lait enfantine. En effet, en quatrième, c'était différent. Je n'étais toujours pas bronzé mais l'acné empêchait que ça se voie trop.

Page 27 Voyage excitant à London

J'ai le souvenir d'un voyage scolaire à Londres organisé en toute simplicité par une agence qui avait rendu la promenade accessible à tous les enfants. Aucun luxe. Il n'était pas question d'y aller en avion et nous y étions allés en train et en ferry pour traverser la Tamise de nuit pour arriver le matin. Je ne sais plus exactement combien de jours nous étions restés sur place mais je me souviens en revanche d'une nuit au moins en chambrées de douze et d'un retour par un train de nuit qui était resté arrêté de longues heures sans doute pour ne pas arriver avant l'ouverture de la gare.

Comme toujours, la ville était une splendeur. Les visites étaient nombreuses. Nous avions vu tous les tombeaux spectaculaires de la cathédrale Saint-Paul, écouté un cantique, imaginé les fantômes de la Tour de Londres et ceux de Madame Tussauds, le tout assez rapidement, sans doute par crainte que nous ne soyons pas assez fatigués au moment d'aller nous coucher. Emmener toute cette jeunesse était un sacerdoce. Que les professeurs d'alors en soient ici remerciés.

Finalement tout s'était bien passé mais le soir est arrivé et avec lui l'épreuve de devoir partager la chambre avec onze camarades. Cela m'était auparavant arrivé une seule fois, en classe de neige, trop petit encore pour redouter la promiscuité. La consigne était claire. Il nous faudrait dormir et nous taire dès après l'extinction des feux. Mais les garçons ont commencé à imiter les Anglais puis des cris ont vite remplacé le bavardage, cris agrémentés d'une bataille épique de polochons. L'enseignant de garde a dû intervenir et promettre des punitions aux trublions.

Cependant, tout cela, on me la raconté le lendemain. Dans l'autocar qui nous ramenait de la gare du Nord, les accompagnateurs plaisantaient sur mon sommeil sans reproche au milieu de la pagaille généralisée. Je ne sais plus très bien mais je crois que je ne dormais pas vraiment, non de peur d'une punition mais plutôt d'être entraîné vers une excitation incontrôlable et soudain trop visible.

Page 28 La piscine

Pendant des grandes vacances de la petite enfance, la famille avait décidé un jour d'assez beau temps de se rendre à la piscine dans une ville d'eaux connue pour ses sources chaudes naturelles. Je n'ai pas vraiment le souvenir de mon âge. Peut-être était-ce l'été de la naissance de mon petit frère. Cette excursion m'avait été présentée comme désirable mais dangereuse. D'emblée, dès le guichet franchi, on m'avait répété qu'il fallait faire attention, qu'il fallait obéir sous peine de mort, qu'il ne fallait pas franchir les barrières, qu'il ne fallait pas courir, qu'une glissade pouvait avoir des conséquences graves. Et puis il y avait tous ces corps dans la fraîcheur du bain, étonnamment proches. Ma mère était inquiète. Elle craignait qu'un adulte ne me renverse d'un geste malencontreux et m'envoie directement dans le grand bassin. Ma mère ne savait pas nager. Mon père savait nager. Il avait appris à Berlin. Il le répétait souvent. J'en avais conçu l'idée que les Allemands savaient mieux nager que les Français. Ma mère ne semblait pas vraiment croire qu'il saurait me sauver de la noyade.

Je patauge enfin. Mais je trouve vite cela désagréable. D'autres enfants s'éclaboussent et m'éclaboussent aussi. Alors je veux sortir mais dans l'impatience de retrouver le bord, ce qui devait se produire finit par arriver, je manque une marche et je tombe la tête la première. Il me semble encore entendre le bruit sourd du choc de mon crâne sur le carrelage. Bien sûr ma chute suscite dans la famille une forte émotion. On évoque une possible commotion cérébrale. Je ne sais pas ce que cela signifie mais il semble que c'est très sérieux. On commente autour de moi la façon dont je suis tombé. Mon père n'avait d'ailleurs pas douté que je tomberais. Ma tête commence à tourner, je vomis.

Plus tard, dans les draps du lit retrouvé, je crois que j'ai pensé à pleurer.

Depuis lors, je ne vais jamais à la piscine sans appréhension.

Épilogue Nos vies ne sont pourtant qu'accidents

Il y a encore beaucoup de pages blanches dans le carnet intime des traces langagières des petits traumatismes qui sont à la longue devenus des névroses ordinaires. Certaines confessions sont embarrassantes et souvent elles provoquent l'ennui. Il y aurait encore d'autres propositions à choisir puis à écrire pour chacune un fragment, un billet. C'est un genre littéraire encore plus exigeant que celui de la nouvelle. Mais écrire ceci un mois durant, selon un protocole rigoureux, c'est écrire déjà longtemps. Cela provoque un peu de fatigue et cette pratique d'écriture pourrait devenir angoissante. Tout cela est d'une banalité terrible, qui est la banalité de l'être humain. Se pencher sur cela, longtemps, c'est aller dans l'arène pour un combat où il est impossible de vaincre. Il ne s'agit pas d'aller chercher aucune réponse, mais d'être en alerte pour encore aller à la rencontre de son passé, de mon passé, de ton passé, c'est reconnaître par l'écriture tous les enfants que nous aurons été.

Désormais, le printemps des arbres en fleurs, du pollen qui vole et qui s'accroche aux cheveux offre des jours lumineux et leur lots renouvelé de petits traumatismes.