| Diégèse | Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam | ||||||||
| dimanche
8 février 2026 |
2026 |
||||||||
| ce
travail est commencé depuis 9536 jours
(26 x 149 jours) |
et
son auteur est en vie depuis 23989 jours
(7 x 23 x 149 jours) |
||||||||
| ce
qui représente 39,7516% de sa vie |
trois
mille quatre cent vingt-sept semaines de vie |
||||||||
| hier | L'atelier
du
texte |
demain |
|||||||
| Page 7 | Page 8 | Contourner
Venise |
|||||||
| Je suis durablement contrarié par cette rencontre inopportune. Je sais pourquoi mais à la fois je ne sais pas pourquoi. Je ne sais plus quand nous nous sommes rencontrés et je ne sais donc pas dans quelles circonstances. Ce
n'était pas l'année
dernière, mais il y a beaucoup plus longtemps. Où était-ce et avec qui étions-nous ? Il faut que je me souvienne. Je l'ai suivie discrètement et j'ai vu qu'elle avait quitté Pellestrina dans un de ces bateaux privés aux stores à moitié baissés.
Mais, curieusement, ce n'était pas un Riva, le modèle le plus couru sur
la lagune pour les gens qui ont les moyens. La traversée n'est pas
donnée... plaisante litote.
Ce n'était pas non plus un CMV, un Cantiere Motonautico Veneziano,
modèle moins couru mais plus courant. C'était un Apreamare.
Jusqu'alors, je n'en avais vu qu'à Naples. C'était exactement un
Maestro 88, le plus gros de la marque et souvent le bateau de la
Camorra. C'est un bateau à deux ponts, très luxueux et très rapide.
Trop rapide pour la lagune. Je vais appeler Paris pour leur faire part
de la gravité de la situation. Si ma légende est éventée, je ne serai jamais payé.
Ils n'ont pas l'intention de s'en prendre à moi, sinon, elle ne se
serait pas manifestée ainsi au détour d'une ruelle. Le message est
clair : nous savons que vous êtes là et qui vous êtes vraiment. Admettons pour le moment qu'ils ne savent pas pourquoi, ni pour qui. Jusqu'à nouvel ordre, je ne parle plus à n'importe qui, et dans aucune des langues que je pratique. Je ne souris plus à ces photographes attendris au spectacle niais de leurs conjoints et de leur progéniture persuadés du bonheur que procure le séjour en famille au bord de la mer. Et puis d'ailleurs, je ne souris plus du tout. Tout le jour se passe difficilement. Je l'aperçois à chaque coin de rue. Mais ce n'est évidemment pas elle. Mais pour m'en convaincre mieux, je m'approche et vérifie qu'elle n'a pas pris une nouvelle apparence. Je vais finir par être arrêté par la police, ce qui n'arrangera rien. Cela n'a aucun sens. J'imagine que ce n'est que de la lassitude après tous ces jours à arpenter les lidos. Cette journée qui s'est passée aussi mal ne reviendra pas. En tout cas, je l'espère. Couverture ou non, je dois écrire un texte et même un très beau texte. Je dois retrouver la force du désir d'écrire, d'écrire avec calme et détermination. Je reprends le texte écrit au jour le jour. Il y a quelques petites choses bien, mais je vais devoir élaguer énormément. Jusqu'à présent, je n'ai tenu aucune de mes résolutions. |
Bien
que l'on nous en ait dissuadés, nous avons loué un bateau pour aller de
nuit sur l'île de Poveglia, sans dévoiler auparavant, évidemment, notre
destination pour ne pas essuyer de refus. L'île de Poveglia est à une
encablure ou presque de Malamocco, mais le vaporetto n° 19 l'évite
précautionneusement. C'est que depuis des siècles, elle a la réputation
d'être hantée. Des histoires atroces circulent de pestiférés ou
supposés tels jetés vivants dans des fosses communes. Elle devint donc
ensuite l'île de la quarantaine. Jadis florissante, elle est abandonnée
et pour hantée qu'elle soit, elle l'est surtout par les chasseurs de
fantômes. Nous sommes arrivés au soir tombé. La lune blanchissait les ruines, leur donnant un air dominateur et narquois le moins engageant qui soit. Les hauts murs de l'octogone qui jadis protégeait la rade s'étaient faits menaçants. Depuis la grève de la côte nord j'ai regardé longtemps les lumières de Venise, au loin, encadrées par celles des hôtels de luxe installés sur San Clemente et Sacca Sessola, comme s'il n'y avait plus d'attente, de pluie fine et pénétrante. Je sais bien que le paysage est toujours une métaphore , une cosa mentale. Ce qui, toujours, appelle le regard dans un paysage, n'est pas qu'il soit naturel, mais que, naturel, notre regard puisse le rendre artificiel et c'est à Venise que cette translation est à son paroxysme. Même ce qui est naturel à Venise prend un air bizarre. Je dois me comparer au paysage. Je ne me demande donc plus pourquoi Venise et je ne crains plus le temps perdu sur ces lidos frissonnants. Cette question est derrière moi maintenant. Une secousse sismique a été ressentie hier vers Cortina d'Ampezzo, trop loin pour que frémisse l'eau de la lagune. Mais j'y ai pensé tout le jour et je demeure dans mon silence un peu plus chaque jour. Parfois, je m'éclipse entièrement et mon esprit quitte la lagune pour se perdre à Trieste ou à Ravenne, ou bien encore ailleurs, seul. À l'hôtel, à une table de la mienne, de jeunes Allemands jouent les fantômes de Poveglia, mais je n'ai pas le courage de les trouver drôles. Mais je sais qu'ils vont rester là plusieurs jours. Je les trouverai donc drôles demain. Derrière les rideaux de la salle à manger, j'aperçois le haut du mât d'un bateau de pêcheur et cela suffit à ma contemplation jusqu'au dessert fruité que je ne toucherai pas. |
||||||||
| 8 février | |||||||||
| 2009 | 2008 | 2007 | 2006 | 2005 | 2004 | 2003 | 2002 | 2001 | 2000 |
| 2019 |
2018 |
2017 |
2016 |
2015 |
2014 |
2013 |
2012 |
2011 |
2010 |
| 2025 |
2024 | 2023 |
2022 | 2021 | 2020 | ||||